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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 08:33

 

 

 

Je n'aurais pas su mieux dire ... merci Gaspard Proust

 

 

Espace Délation de Gaspard Proust : Adieu, chère République...

 

Ma chère République,

Je suis venu te dire que je m'en vais. Et tes appels au vote ne pourront rien y changer. Je viens de recevoir une lettre du consulat du Brésil, ils ont accepté ma demande de naturalisation. À partir du 7 mai, c'est sous le tropique du Capricorne que j'irai marier des candidats à des principes. Que veux-tu, je suis devenu un pédophile démocratique, c'est aux femmes en croissance que j'aime choisir des macs.

Tu t'en remettras. On nous comptera bien, nous, les abstinents, au soir du deuxième tour. Les commentateurs s'en indigneront. Une fois de plus on criera à la démocratie malade ; à l'irascible pessimisme français. Duhamel en aura la coupe au bol hirsute ; Apathie, les sourcils si remontés qu'on lui croira la chevelure revenue. Cayrol marmonnera que c'était prévu. On le comprend ; n'a-t-on jamais vu un boucher prêcher le végétalisme ?

Le lendemain, les médias réchaufferont au micro-ondes de leur routine les restes de la soirée. Le deuxième jour, ils assaisonneront les abats, puis l'actualité servira d'autres viandes : "Qui pour Premier ministre ? Qui au perchoir ? Etc." En trois jours, nous serons une anecdote. En une semaine, un souvenir. L'Ina s'occupera de l'équarrissage définitif de notre indignation muette. Tu es née poussière amniotique ; tu finiras poussière numérique. Si la réincarnation existe, ça sera sous forme de bêtisier.

Peu importe. Je serai loin.

Aussi loin que peuvent me sembler les dimanches que j'ai autrefois consacrés à te choisir tes Adonis constitutionnels.

Trop longtemps j'ai pris sur moi de partager avec le peuple ce devoir conjugal d'aller te pousser dans les bras de ton intérimaire de la République. Trop longtemps, c'est à lui que j'ai dû me mêler pour aller t'élire l'étalon susceptible de t'enfanter de la réforme.

J'en ai soupé du peuple... De ce peuple que de toutes parts on adule, que de toutes parts on flatte, ce peuple, qui s'indigne lorsqu'un de ses représentants ne connaît pas le prix de la baguette, alors qu'il est, lui, parfaitement incapable de te citer le principe de subsidiarité sur lequel pourtant il vote... Le peuple, ce mot-valise, ce concept nécessairement positif dont chaque parti se réclame actionnaire majoritaire. Le peuple, cette escroquerie sémantique qui accole au nombre le talent de sagesse.

Comme il est nombreux, c'est qu'il doit être infaillible ! Implacable raisonnement ! On l'a bien vu en 1933. Jamais je n'ai pensé pareille ânerie. Aussi dense soit-elle, la boue séchée n'a jamais fait le marbre.

Oui, c'est avec lui que j'ai dû te partager... Et pour garder ses suffrages, tu n'as jamais osé le remettre en question.

Depuis 1894, directement ou indirectement, tu en as fait ton fournisseur officiel de Casanova. Tu ne t'en es jamais plainte, tu te croyais plus forte. Tous tes lauréats sont arrivés fringants, tous sont repartis usés. Par ton protocole, tes manières, ton goût immodéré pour le faste, ta peur de déplaire...

Le seul iconoclaste fut Félix Faure. Sous tes dorures, il eut le génie d'entrer dans l'éternité en associant à son ultime éjaculation un AVC. Ce dernier regard, cette apoplexie coïtale enrobée de favoris Belle Époque, j'espère qu'il hante encore ta mémoire.

Comme toute entretenue honteuse, pour mieux supporter ton vice, tu t'es fardée de beaux principes qui ne trompent plus que toi-même.

Avec l'aplomb des camelots, tu t'acharnes à croire que c'est ton universalisme qui illumine le monde. Tu te prends pour le phare d'Alexandrie du XXIe siècle quand tu n'es plus qu'une flammèche anorexique gobant les derniers grammes d'oxygène qui peuplent encore la cave que tu occupes au sous-sol de la mondialisation.

Il faudra t'y faire, Nana... Ce qui fait bander le monde, ce n'est pas ta petite charte - verbeux plagiat des dix commandements -, mais cet incroyable talent que tu possèdes pour réconcilier la catin avec Vénus. Ton coup de maître, c'est d'avoir insufflé cet esprit dans ce fabuleux pays qu'est la France.

Il faut que tu en sois consciente ; l'entrecuisse de tes principes, elle ne sent ni Rousseau ni Voltaire. Elle sent le miasme de femme flambée au Chanel 5. Si le monde se retourne encore sur toi, c'est parce que de tous tes pores tu fouettes à plein nez la soie frottée au foutre.

Tes odeurs à toi, ce n'est pas l'haleine fétide que le sénateur souffle sur l'alinéa que l'Assemblée discute, mais les vapeurs foudroyantes de l'inconnue de la Madeleine, la sensualité infinie d'un terroir de la Côte de Nuits, la moiteur douce de la côte de Granit rose autant que l'odeur de graisse brûlante qu'éjacule l'ortolan lorsqu'on le fait craquer sous la molaire.

Ta lumière, ce ne sont pas tes idées dont le monde entier se fiche aujourd'hui, mais ces rayons irréels, à la fois pâles et profonds, que le promeneur touché par la grâce saisit parfois sur les pierres des Tuileries aux crépuscules clairs.

Ta mélodie intérieure, ce ne sont pas les discours à l'ONU, mais celle produite par toutes ces jambes qui, dans les cabarets de Pigalle, adjugent à coups de french cancan à la planète entière ses lots de fantasmes mousseux.

Quel paradoxe ! Qui eût pu croire un instant que la volupté pouvait être inventée au pays de Hobbits aigris...

Peu importe, c'est du passé...

Le 7 mai, lorsque le soleil irradiera mes orteils sur une plage de Copacabana et que le clapot lent accompagnera vers le néant du monde mes dernières nostalgies européennes, tes créanciers prodigues iront te présenter la facture de tes fastes. D'avance, je connais ta réaction : tu te poseras en victime, tu crieras au complot. Ciel, ma bourse ! Le déficit, c'est les autres ! Comme d'habitude... Tu ne changeras jamais, Nana...

Tu finiras hoquetante de belles idées, affalée sur ton lit de principes momifiés, à puruler de toutes tes fentes le sébum de ta frivolité passée... Si tu avais le goût de l'ironie - trait que tu n'as plus depuis que tu as décrété que l'aristocratie était ringarde -, tu te serais débrouillée pour mourir dans les bras de Cheminade. Delacroix parmi nous, il en eût fait un tableau. Il l'aurait intitulé "Le clown veillant la pouffe".

Adieu.

Ton abstentionniste absolu

 

 

 

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/espace-delation-de-gaspard-proust-adieu-chere-republique-08-04-2012-1449588_420.php

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Published by Cat - dans En vrac
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