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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 11:50



Appel de Jacques Alain Miller à tous les psy de s'unir pour sauver Mitra Kadivar

Psychanalystes ! Nous sommes divisés en de multiples tendances. Il y a lIPA et il y a les lacaniens. Dans lIPA, il y a les héritiers de l'Ego-psychology, les kleiniens, les Argentins éclectiques et les Argentins de stricte obédience, mes amis de lAPA et ceux de lAPdeBA, les sectateurs de Kohut, de Kernberg, de l'école française, de la neuro-psychanalyse, il y a de tout. Je demande à Vera, qui connaît tout le monde, de contacter tout le monde. Je fais appel à mon vieil ami, à mon vieux maître, à mon cher ami Horacio Etchegoyen, ancien Président de lIPA. Horacio, signe pour Mitra, s'il te plaît. Un abrazo fuerte. Je fais aussi appel au Président actuel de l'IPA, que je n'ai pas l'avantage de connaître.

Les lacaniens, nous sommes comme les talmudistes : deux rabbins, trois opinions. Nous nous connaissons bien, nous nous sommes bien battus, nous nous battrons peut-être encore un jour. Je fais appel à tous, de mon ami Jean Allouch à mon ex-amie Elisabeth Roudinesco, de Claude Landman à Marc Strauss, qui sont mes voisins à Paris 6e. Je fais appel à tous les autres.

Il y a aussi les psychanalystes indépendants, qui sont peut-être les plus nombreux. Il y a les psychothérapeutes, plus nombreux que, si je puis dire, les analystes stricto sensu. Je fais appel à la World Association of Psychotherapy, et à son fondateur, Alfred Pritz, en souvenir de notre dîner devant le théâtre de lOdéon avec Nicole Aknin et Lilia Mahjoub.

Il y a les psychologues. Il y a les psychiatres. A tous, les gradés, les sans-grades, les Sociétés, les Ecoles, les revues, je demande de dire avec nous à nos collègues iraniens le prix que nous accordons au respect de la personne humaine. Cette personne nest pas abstraite. C'est, ici et maintenant, et tout de suite, Mitra Kadivar.

Lets go ! On sy met tous, et on la sort de là. Après, on recommence joyeusement à disputer.

Jacques-Alain Miller, Paris, le 7 février 2013

http://laregledujeu.org/2013/02/07/12269/sos-mitra/

et pour signer la pétition :

http://www.mitra2013.com/

 

 

 

 

Merci pour elle, merci pour le respect de la personne humaine et dans tous les cas de figure ! merci également de faire circuler !

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 12:48

 

Séminaire Livre IV – La relation d’Objet Jacques LACAN

 

Chapitre IX

 

LA FONCTION DU VOILE

 

 

Dans ce chapitre Lacan aborde le problème qui matérialise la question de l’objet de façon aigüe, à savoir le fétiche et le fétichisme et pose, page 151, et d’emblée un paradoxe, à savoir que :

 

« Ce qui est aimé dans l’objet, c’est ce dont il manque »

et

« On ne donne que ce qu’on n’a pas ».

 

 

Pages 151/152

Lacan nous rappelle que cette question du fétichisme a été abordée par Freud dans 2 textes : 3 essais sur la théorie de la sexualité et l’article Le fétichisme où Freud précise que « le fétiche est le symbole de quelque chose, à savoir le pénis, mais pas n’importe quel pénis ». Lacan de rajouter l’importance de cette précision et son inexploitation dans le fond structural car dit-il « le pénis dont il s’agit n’est pas le réel mais celui que la femme a - c’est-à-dire en tant qu’elle ne l’a pas ».

 

Les choses se compliquent !

 

Lacan précise ici le point oscillant sur lequel il s’agit de s’arrêter sur ce qui est ordinairement éludé, ainsi pour « ceux qui ne se servent pas de nos clés, c’est une méconnaissance du réel – il s’agit du phallus que la femme n’a pas mais qu’il faut qu’elle ait pour des raisons qui tiennent au rapport douteux de l’enfant avec la réalité », ceci étant la voie commune conduisant à toutes sortes d’impasses. Ainsi et pour éviter les errances de certains auteurs s’ils évitent ce point, Lacan précise que le nerf différentiel est le suivant :

 

  • « Il ne s’agit pas d’un phallus réel en tant que comme réel, il existe ou n’existe pas mais d’un Phallus symbolique en tant qu’il est de sa nature de se présenter dans l’échange comme absence et fonctionnant comme telle »

 

Tout ce qui se transmet dans l’échange symbolique est autant absence que présence, et il est fait (l’échange) pour avoir cette sorte d’alternance fondamentale, à savoir qu’étant apparu en un point, il disparaît pour réapparaître en un autre.

 

Ce qui se résume ainsi :

 

Il circule et du point d’où il vient il y laisse le signe de son absence, le Phallus est donc un objet symbolique.

 

 

Page 153

Ainsi s’établit à partir de cet objet un cycle structural de menaces imaginaires qui limite la direction et l’emploi du phallus réel : c’est le sens du complexe de castrationdans lequel l’homme est pris.

Mais au-delà de cet aspect, il est un autre usage, caché par les fantasmes plus ou moins redoutables de la relation de l’homme aux interdits portant sur l’usage du phallus, c’est la fonction symbolique du phallus que en tant qu’il est là ou qu’il n’est pas là, s’instaure la différenciation symbolique des sexes.

 

Le Phallus, la femme ne l’a pas, symboliquement, mais ne pas l’avoir, c’est participer à son absence et donc en quelque sorte l’avoir.

 

Le Phallus est toujours au-delà de toute relation entre homme et femme, il peut faire l’objet d’une nostalgie imaginaire de la part de la femme du fait qu’elle n’a qu’un tout petit phallus qu’elle peut juger insuffisant mais ce n’est pas la seule fonction qui entre en jeu pour elle, car prise dans une relation intersubjective, il y a, au-delà d’elle pour l’homme, ce phallus symbolique qu’elle n’a pas mais qui existe là en tant qu’absence (rien à voir ici avec l’infériorité imaginaire qu’elle peut ressentir concernant sa participation réelle au phallus).

 

Ce phallus ou pénis symbolique joue un rôle essentiel dans l’entrée de la fille dans l’échange symbolique : c’est en tant que la fille, à partir de la dialectique symbolique d’avoir ou de ne pas avoir ce phallus, entre dans cette relation ordonnée et symbolisée qu’est la différenciation des sexes (relation interhumaine assumée, ordonnée, typifiée, frappée d’interdits et marquée notamment par l’interdit de l’inceste).

Lacan précise que c’est bien ce que veut dire Freud quand il précise que c’est par l’intermédiaire de l’idée de castration à savoir que la fille n’a pas le phallus, pas plus qu’elle ne l’a symboliquement mais qu’elle peut l’avoir, qu’elle entre dans le complexe d’Œdipe et que le garçon en sort.

 

Page 154

Les femmes s’échangent donc comme objets entre les lignées mâles, en tant qu’elles sont symboliques et improbables, c’est-à-dire que les femmes se rangent côté androcentrique (côté de l’homme) marquant les structures élémentaires de la parenté, et échangent le phallus qu’elles reçoivent contre un enfant qui prendra alors pour elles la fonction d’ersatz, de substitut, d’équivalent du phallus introduisant dans la généalogie patrocentrique (du père), en elle-même stérile, la fécondité naturelle. En s’attachant à cet objet unique central, caractérisé par le fait qu’il n’est pas un objet (basique), mais un objet qui a subi radicalement la valorisation symbolique, les femmes entrent donc, par l’intermédiaire du rapport au Phallus, dans la chaîne de l’échange symbolique, s’y installent et y prennent leur place.

 

Que la femme se donne exprime donc l’affirmation du don. Et Lacan de préciser que « nous rejoignons ici l’expérience psychologique concrète telle qu’elle nous est donnée qui est, en cette occasion paradoxale : dans l’acte d’amour c’est la femme qui reçoit réellement et bien plus qu’elle donne » ... « ainsi il n’y a pas position plus captatrice, voire plus dévorante sur le plan imaginaire ». L’affirmation contraire stipulant que la femme se donne signifie qu’elle le fait sur le plan symbolique en tant qu’elle échange ce qu’elle a reçu (le phallus symbolique) contre quelque chose (l’enfant).

  • Note perso : à bien y regarder et en effet recevoir un enfant « réel » contre un phallus symbolique démontre bien qu’elle reçoit bien plus qu’elle donne.

 

Le Fétiche, nous dit Freud, représente le phallus en tant qu’absent : le phallus symbolique.

 

Lacan nous précise qu’il faut ce renversement initial pour pouvoir comprendre le paradoxe dont il est question. En effet, il serait logique, si tout était sur le plan de la déficience ou de l’infériorité imaginaire, que ce soit chez la fille en tant que privée du Phallus, que le fétichisme se déclare le plus ouvertement. Or, il n’en est rien, le fétichisme est extrêmement rare chez les filles « au sens propre et individualisé où il s’incarne dans un objet pouvant répondre symboliquement au Phallus en tant qu’absent ». Il concerne donc davantage les hommes.

 

Voyons comment s’engendre cette relation singulière d’un sujet à un objet qui n’en est pas un :

 

Page 155

Selon l’analyse, le fétiche est un symbole et se trouve à cet égard presque sur le même pied que n’importe quel autre symptôme névrotique, sauf qu’avec le fétichisme, il ne s’agit pas de névrose mais de perversion(nosographiquement parlant) et comme l’exprime Lacan, cela ne va pas tout seul, rajoutant que certains auteurs déterminent le fétichisme à la limite des perversions et des névroses du fait du caractère électivement symbolique du fantasme crucial.

 

Lacan nous propose de partir du plus haut de la structure et de nous arrêter un instant à cette position d’interposition qui fait que « ce qui est aimé dans l’objet est quelque chose qui est au-delà »… « Ce quelque chose est rien sans doutemais à la propriété d’être là symboliquement »… « et c’est parce qu’il est symboleque non seulement il peut mais doit être ce rien ».

 

Pour matérialiser cette relation d’interposition, l’image la plus fondamentale de la relation humaine au monde est le voile, le rideau.

En effet, le voile ou le rideau, devant quelque chose, est ce qui permet le mieux d’imaginer la situation fondamentale de l’amour.

 

Ainsi avec la présence du rideau, on peut dire que : ce qui est au-delà comme manque tend à se réaliser comme image. En effet sur le rideau ou le voile se peint l’absence, ce qui est d’ailleurs la fonction d’un rideau quel qu’il soit, dont la valeur, son être et sa consistance, sont d’être justement ce sur quoi se projette et s’imagine l’absence.

 

Le rideau est l’idole de l’absence(jolie phrase).

 

Si la métaphore du voile de Mâyâ exprime le rapport de l’homme avec tout ce qui le captive et non sans raison, elle tient surtout au fait du sentiment d’une illusion fondamentale dans tous les rapports tissés de son désir et c’est bien ce dans quoi l’homme incarne, idolifie son sentiment de ce rien qui est au-delà de l’objet de l’amour.

 

  • Note perso : Dans la philosophie spéculative védique, la Māyā est l'illusion d'un monde physique que notre conscience considère comme la réalité. De nombreuses philosophies ou recherches spirituelles cherchent à « percer le voile » afin d'apercevoir la vérité transcendante, d'où s'écoule l'illusion d'une réalité physique. Le concept de māyā devient négatif dans le bouddhisme mahâyâna, qui désigne māyā comme l'absence de nature propre des phénomènes, la vacuité : Les ignorants ne comprennent pas que toutes choses sont de la nature de māyā, comme le reflet de la lune dans l'eau, qu'il n'existe pas de substance du soi qu'on puisse imaginer comme une âme dotée d'une existence propre. (Sūtra Lankavatara)

Poursuivons :

Ce schéma fondamental est à garder à l’esprit pour situer les éléments entrant en jeu dans la relation fétichiste.

  • Note perso : J’insère ici un extrait du texte « Lacan, le voile et la perversion » ainsi qu'un schéma

 

Le fétichisme :

Le voile, posé par le sujet sur le manque phallique de la mère (de la femme) est le substitut (l’Ersatz) du phallus, ici immédiatement replacé/déplacé sur… ce qui a été vu en dernier, avant la « vision » du manque phallique féminin : un pied, une chaussure, une pantoufle, une natte, la chevelure, une culotte, un bas, une jarretelle, un soutien-gorge, etc.… Ces objets sont « fétichisés », ils sont le phallus… qui manque, rendu ainsi présent. Il s’agit bien d’un enjeu de présence.



I » » » » » » » » » » » » »…………

I Fétichisme

I Masochisme

Sujet I Objet ------------------------- Rien

I Voyeurisme

I Homosexualité

I féminine

I » » » » » » » » » ..

Voile

 

 

Reprenons avec le schéma page 156 :

 

I

I

I

Sujet I Objet ------------------------- Rien ou phallus ou symbole

I

I

I

Voile

 

Comme nous le voyons il y a donc le sujet, l’objet et au-delà ce rien (ou symbole ou phallus en tant qu’il manque à la femme).

 

Dès que se place le voile (le rideau), alors sur lui peut se peindre quelque chose qui dit l’objet est au-delà, objet qui peut prendre alors la place du manque et être et comme tel aussi le support de l’amour, mais nous dit Lacan, c’esten tant qu’il n’est pas le point où s’attache le désir car le désir ici apparaît comme métaphore de l’amour mais ce qui l’attache à savoir l’objet apparaît lui en tant qu’illusoire et est valorisé comme illusoire.

 

Le fameux splittling de l’egoou l'IchSpaltung,(processus de refente du moi désignifiant le sujet qui doit s’éclipser (fading) et se réaliser grâce à l'objet) lorsqu’il s’agit du fétiche, est expliqué par le fait que la castration de la femme y est à la fois affirmée et niée. Le fétiche est là, que la femme n’a justement pas perdu le phallus mais que du même coup on peut le lui faire perdre, c’est-à-dire la châtrer.

 

 

Lacan nous dit que l’ambiguïté de la relation au fétiche est constante et sans cesse manifestée dans les symptômes et s’avère comme vécue. Elle est une illusion soutenue et chérie mais vécue dans un équilibre fragile puisqu’à la merci à tous moments du lever ou de l’écroulement du rideau. Dans la relation du fétichisme à son objet, c’est de ce rapport dont il s’agit.

 

Freud dans son texte parle de Verlungnung que Lacan a traduit par « démenti » mais que l’on peut traduire aussi par reniement, à propos de la position fondamentale de déniement dans la position du fétiche, mais il dit également qu’il s’agit de faire tenir debout(aufrecht zu halten) cette relation complexe comme il parlerait d’un décor.

 

Lacan relève les termes employés par Freud qui prennent ici toute leur valeur : « l’horreur de la castration s’est à elle-même posé, dans cette création d’un substitut, un monument = un denkmal ». Bien que le mot trophée n’apparaisse pas, il est là, doublant le signe d’un triomphe = das zeichen des Triumphes = "Le signe de triomphe"

 

Page 157

Ainsi Freud nous fait avancer d’un pas par rapport à certains auteurs qui parleront quant au fétiche de ce par quoi le sujet héraldise son rapport avec le sexe.

 

Avant de voir comment cela se produit, Lacan nous propose d’en rester pour le moment à la structure dans le rapport de l’au-delà et du voile :

 

  • S’imagine, s’instaure sur le voile, comme capture imaginaire et place du désir, la relation a un au-delà qui est fondamentale dans toute instauration de la relation symbolique. Il s’agit là de la descente sur le plan imaginaire du rythme ternaire sujet – objet – au-delà. Autrement dit dans la fonction du voile il s’agit de la projection de la position intermédiaire du sujet.

 

Avant d’aborder l’exigence qui fait que le sujet a besoin d’un voile, Lacan propose que nous regardions un autre biais par lequel il y a aussi l’institution d’un rapport symbolique dans l’imaginaire :

 

Pages 157/158

Ce qui constitue le fétiche et l’élément symbolique qui le fixe et le projette sur le voile est emprunté essentiellement à la voie historique, c'est-à-dire que c’est le moment de l’histoire (du sujet) où l’image s’arrête. Un moment qui se fige soudain, juste avant le moment où le Phallus est cherché dans la mère, phallus qu’elle a ou qu’elle n’a pas et qui doit être vu en tant qu’absence-présence. Ainsi la remémoration de l’histoire s’arrête et se suspend au moment juste avant. Lacan précise que s’il parle de remémoration de l’histoire, c’est qu’il n’ya pas d’autre sens à donner au terme de souvenir-écran(fondamental dans la terminologie et la conceptualisation freudienne = la Deckerihnnerung qui n’est pas simplement un instantané mais surtout un arrêt, une interruption de l’histoire, elle se fige et du même coup elle indique la poursuite de son mouvement au-delà du voile).

 

Le souvenir-écran est relié à l’histoire par toute une chaîne, il est un arrêt dans cette chaîne et c’est en cela qu’il est métonymique car l’histoire de par sa nature continue. S’arrêtant là, la chaine indique sa suite, désormais voilée, une suite absente, le refoulementcomme le dit Freud, qu’en tant bien sûr qu’il y a chaîne symbolique. Mais Lacan de préciser que si l’on peut désigner comme le point de refoulement un phénomène qui peut passer pour imaginaire, puisque le fétiche est d’une certaine façon image, et image projetée, c’est parce que cette image est le point limite entre l’histoire qui se continue et le moment où elle s’interrompt. Elle est signe, repère, du point de refoulement.

 

Nous voyons ici se distinguer la relation à l’objet d’amour et la relation de frustration à l’objet, différentes l’une de l’autre. Ainsi nous dit Lacan :

 

« C’est par une métaphore que l’amour se transfère au désir qui s’attache à l’objet comme illusoire tandis que la constitution de l’objet n’est pas métaphorique mais métonymique ». Celle-ci « est un point dans la chaîne de l’histoire, là où elle s’arrête ; elle est le signe que c’est là que commence l’au-delà constitué par le sujet ».

 

Les questions posées par le fétichisme sont :

 

Pourquoi  est-ce là que le sujet doit constituer cet au-delà ?? Pourquoi le voile est-il plus précieux que la réalité ?? Pourquoi l’ordre de cette relation illusoire devient-il un constituant essentiel, nécessaire, de son rapport avec l’objet ?

 

Lacan nous rapporte ici l’histoire donnée par Freud de ce Monsieur qui avait passé toute son enfance en Angleterre, était venu faire le fétichiste en Allemagne, et qui cherchait toujours un petit brillant sur le nez qu’il voyait d’ailleurs (ein glanz die naze), qui n’était rien d’autre qu’un regard sur le nez, lequel était bien entendu un symbole dont l’expression allemande ne faisait que transposer l’expression anglaise « a glance at the nose ». Ainsi nous voyons bien la chaîne historique se projeter en un point sur le voile, chaîne pouvant contenir une phrase entière et même dans une langue oubliée.

 

Page 159

 

Quelles sont les causes de l’instauration de la structure fétichiste ??

 

Lacan nous dit que les grammairiens ne nous certifient rien et que auteurs sont depuis quelque temps bien embarrassés mais qu’il s’agit de ne pas perdre le contact avec la notion que l’histoire du fétichisme est essentiellement articulée avec le complexe de castrationet que c’est dans les relations préœdipienneset nulle part ailleurs qu’il apparaît le plus certain que la mère phallique est l’élément central, le ressort décisif.

 

Mais comment joindre ces 2 choses ?

 

Lacan se réfère au système de Mélanie Klein, qui structure les 1ères étapes des tendances orales, surtout dans leur moment le plus agressif, en y introduisant la présence du pénis paternel par projection rétroactive = càd en rétroactivant le complexe d’oedipe dans les 1ères relations avec les objets en tant qu’introjectables.

 

Lacan propose de partir de la relation fondamentale qui est celle de l’enfant réel, de la mère symbolique et de sonphallus qui est, pour elle, imaginaire, nous rappelant que c’est un schéma à manier avec précaution car il se concentre sur un plan alors qu’il répond à des plans divers et qu’il entre en fonction à une succession d’étapes de l’histoire. L’enfant pendant longtemps n’est pas capable de s’approprier la relation d’appartenance imaginaire qui fait la profonde division de sa mère à son sujet, les questions sont donc :

 

  • comment et à quel moment cela entre t’il en jeu pour l’enfant ?

  • comment se fait l’entrée de l’enfant dans la relation à l’objet symbolique, en tant que le phallus en est la monnaie majeure ?

 

Il y a là des questions temporelles, chronologiques, d’ordre et de succession que Lacan propose d’aborder, comme l’indique la psychanalyse, sous l’angle de la pathologie.

 

Ainsi il est observé des phénomènes qui se manifestent corrélativement à ce symptôme singulier qui met le sujet dans une relation élective à un fétiche, objet fascinant inscrit sur le voile, autour duquel gravitesa vie érotique. Lacan emploie le mot gravite car le sujet conserve une certaine liberté de mouvement perçue quand on l’analyse.

 

Page 160/161

Lacan cite Binet à propos des éléments qu’il a signalés, à savoir :

 

  • ce point saisissant du souvenir-écran qui fixe l’arrêt au bas de la robe de la mère, voire de son corset,

  • ou encore le rapport ambigu du sujet au fétiche, et l’illusion vécue comme telle et comme telle préférée,

  • et aussi la fonction particulièrement satisfaisante d’un objet inerte et complètement à la merci du sujet pour la manœuvre de ses relations érotiques.

 

Ceci se constate dans l’observation mais il faut analyser pour cerner d’un peu plus près ce qui se passe à chaque fois que, pour une quelconque raison, le recours au fétiche fléchit, s’exténue, s’use ou encore se dérobe :

 

Lacan nous dit que :

 

  • le comportement amoureux, plus simplement la relation érotique du sujet, se résume en une défense, Freud ayant précisé contre l’homosexualité (M. Gillespie ayant rajouté que la marge entre les 2 est extrêmement mince)

 

Donc nous dit Lacan « nous trouvons dans les relations à l’objet amoureux qui organisent ce cycle chez le fétichiste, une alternance d’identifications :

 

  • à la femme,

  • identification affrontée au pénis destructeur,

  • au phallus imaginaire des expériences primordiales de la période oro-anale, centrées sur l’agressivité de la théorique sadique du coït et bien des expériences mises au jour par l’analyse montrent une observation de la scène primitive, perçue comme cruelle, agressive, violente, voire meurtrière.

 

A l’inverse, il y a identification :

 

  • du sujet au phallus imaginaire qui le fait être pour la femme un pur objet qu’elle peut dévorer voire détruire.

 

Il y a oscillation aux 2 pôles de la relation imaginaire primitive et l’enfant s’y est trouvé confronté d’une manière brute, avant que s’instaure la relation dans sa légalité oedipienne par l’introduction du père comme sujet, centre d’ordre et de possession légitime.

Ainsi l’enfant se trouve livré à l’oscillation bipolaire de la relation entre 2 objets inconciliables, aboutissant à une issue destructrice, voire meurtrière.

 

Les observations faites en analyse sont très riches et fructueuses quand elles montrent les mille formes que prend l’actualité de la vie précoce du sujet, le décomplétage fondamental qui livre le sujet à la relation imaginairepar soit identification à la femme, soit de la place prise du phallus imaginaire, càd dans une insuffisante symbolisation de la relation tierce. Certains auteurs notent fréquemment l’absence du père dans l’histoire du suet, la carence du père comme présence.

 

Bien plus on note un certain type de position du sujet, quelquefois singulièrement reproduite dans les fantasmes, celle d’une immobilisation forcée, manifestée parfois par le ligotage réel du sujet (qui a eu lieu) que nous observons dans l’exemple donné par Sylvia Payne : un enfant suite à une extravagante prescription médicale est empêché de marcher jusqu’à ses 2 ans, lié effectivement à son lit ce qui, nous dit Lacan, n’est évidemment pas sans incidence. Il vécut ainsi étroitement surveillé dans la chambre de ses parents, se trouvant sans une position à être livré tout entier à une relation purement visuelle, sans aucune ébauche de réaction musculaire venant de lui. Ainsi sa relation à ses parents était assumée dans la rage et la colère (fétichisme de l’imperméable).

 

Ces cas sont rares mais Lacan de préciser que certains auteurs ont insisté, dans le cas de la phobie, sur l’attitude de certaines mères tenant leur enfant à distance de leur contact comme s’il s’agissait d’une source d’infection, ceci n’étant sans doute pas pour rien dans la prévalence donnée à la relation visuelle dans la constitution de la primitive relation à l’objet maternel.

 

Page 162

Plus instructive est la relation pathologique qui se présente comme l’envers, ou le complément de l’adhérence libidinale au fétiche. Ainsi que tel ou tel sujet soit attaché à un imperméable ou à des souliers paraît de même nature mais structuralement pourtant l’imperméable contient par lui-même des relations et indique une position un peu différente de celles que comportent le soulier ou le corset qui se trouvent être dans la position du voile entre le sujet et l’objet ce qui n’est pas le cas de l’imperméable ni des autres espèces de fétiches vestimentaires + ou – enveloppants. De même, il s’agit de faire sa place à la qualité spéciale du caoutchouc car ce trait rencontré fréquemment ne manque pas de recéler quelque mystère éclairé sans doute psychologiquement par la sensorialité liée au contact avec le caoutchouc, qui peut plus qu’autre chose être pris comme la doublure de la peau ou comporte des qualités spéciales d’isolement. Dans certains centres où il y a observation analytique, il est constaté que l’imperméable ne joue pas un rôle exactement semblable au voile,c’est plutôt ce derrière quoi le sujet se centre, car il ne se situe pas devant le voile mais derrière,à la place de la mère, adhérant à une position identificatoire où celle-ci a besoin d’être protégée, ici par l’enveloppement. Il s’agit d’une égide, dont s’enveloppe le sujet identifié au personnage féminin.

 

C’est ce qui donne la transition entre fétichisme et transvestime.

 

Autre relation typique, les explosions d’un exhibitionnisme, voire vraiment réactionnel, voire ses alternances avec le fétichisme. Cela s’observe lorsque le sujet tente de sortir de son labyrinthe en raison d’une mise en jeu du réel, le plaçant dans un équilibre instable où se produit une cristallisation ou un renversement de sa position. L’illustration la meilleure est celle du cas freudien de l’homosexualité féminine, où l’intervention du père commeélément réel fait s’interchanger les termes. Ce qui était situé dans l’au-delà = le père symbolique, vient se prendre dans la relation imaginaire, tandis que le sujet prend une position homosexuelle démonstrative par rapport au père.

 

D’autres cas où l’on voit le sujet qui a tenté d’accéder à une relation pleine dans certaines conditions de réalisation artificielle, de forçage du réel, exprimer dans un acting-out*, càd sur le plan imaginaire, ce qui était symboliquement latent à la situation. Exemple : le sujet qui tente pour la 1èrefois d’avoir un rapport réel avec une femme mais qui s’y engage dans cette position d’expérience afin de montrer là qu’il en est capable. La femme va lui faciliter la tâche mais dans l’heure qui suit et alors que rien ne laissait supposer de tels symptômes, il se livre à un exercice d’exhibitionnisme en montrant son sexe au passage d’un train international de sorte que personne ne puisse le prendre la main dans le sac.

 

Le sujet a été forcé ici de donner issue à quelque chose qui était implicite à sa position, car son exhibitionnisme est l’expression ou la projection sur le plan imaginaire de quelque chose dont les retentissements symboliques lui échappent, à savoir que l’acte qu’il a tenté de faire était destiné à montrer qu’il était capable, comme un autre, d’avoir une relation normale.

 

Nous retrouvons à plusieurs reprises cette sorte d’exhibitionnisme réactionnel très proche du fétichisme, voire même qui relève franchement du fétichisme.

 

Autre exemple rapporté par Melitta Schmideberg : un homme ayant épousé une femme à peu près 2 fois plus grande que lui, où il jouait le rôle d’ubuesque victime, de souffre-douleur. Cet homme qui faisant face comme il peut à la situation, apprend un jour qu’il va être père, il se précipite alors dans un jardin montrant son organe à un groupe de jeunes filles. Lacan nous dit que là où Mme Schmideberg voit là une perversion, il n’en est rien, que le majeur de la chose est que c’est par un acte d’exhibition que le sujet s’est manifesté à cette occasion. Il s’agit d’un mécanisme de déclenchement par quoi ce qui, dans le réel, vient là de surcroît, inassimilable symboliquement, tend à faire se précipiter ce qui est au fond de la relation symbolique : l’équivalence phallus-enfant.

 

Ainsi cet homme n’assumant en rien sa paternité, et faute d’y croire, est allé montrer au bon endroit l’équivalent de l’enfant, càd ce qui lui restait alors d’usage de son phallus.

 

 

* Précision de Lacan : le passage à l'acte est un acte sans parole (il n'a pas de sens), alors que "l'acting out" est un acte qui pourra être repris dans une verbalisation (il a un sens).

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 17:04

 

 

 

Le temps n'est pas si intense, à ne former que des oublis et des vides, même en cadence.

 

Les mots s'entrecroisent, s'entrechoquent, pêle-mêle, dépareillés, sans rien dire réellement, qu'une répétition en écho, vague et informe.

 

Broyer le verbe, dans une frénésie de l'écrire, sans donner consistance aux événements qui se brouillent, s'accumulent dans une infinité de détails et qui pourtant exhalent, même échoués là sur le papier dans un écrit singulier, sans barrage, la perte essentielle.

 

Comme un ravage.

 

Se dire est toujours mentir, la vérité est définitivement variable et ne vaut que dans l'instant mais en outrepassant, il n'y a pourtant qu'une seule découverte à faire, sans doute une vérité une, celle qui, dans la solitude de son âme, au tréfonds, pose que nul ne peut jamais se découvrir !

 

Et là, à ce point précis, dépasser ce savoir qui n'est que non sens !

 

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6 juillet 2012 5 06 /07 /juillet /2012 12:45

 

 

 

Lui : Je t'aime, je t'aime disait-il .. comme ce double de moi-même dans lequel je me reconnais si aimable et si aimant ..

 

A : Ce n'est pas tant elle que tu aimes mais l'être qui, tu le crois, possède l'objet, cet objet si convoité, toujours fuyant et pourtant toujours poursuivi inlassablement. Ce n'est donc pas cette femme, l'idéal à atteindre, mais la possession dont elle semble jouir.

 

Lui : Je t'aimerai toujours, dans l'ombre de ton monde, je me reconnaîtrai


A : Tout durant que celle là même que tu as choisie pour modèle, semble détenir cet objet qui te fait défaut ou qui semble en être pourvue ..

 

Tel Don Quichotte, ce qui t'anime n'est que le désir du désir et l'atteinte d'une inaccessible étoile, à parcourir sans fin, autour de moulins à vent, un chemin inatteignable !

 

Libre tu ne peux être si tu n'acceptes pas ce manque qui t'habite et qui jamais ne s'éteindra sauf si la mort s'en mêle !

 

Le désir est cette incomplétude qui voudrait être comblée, mais qui jamais n'y parviendra. Il est la transcendance même.

 

"Le désir est le désir de désir"*

 

Il est cette demande incessante d'un amour éternellement insatisfait, le désir n'est autre que dans cet intervalle d'insatisfaction, dans un au delà de la demande même s'il est la demande même...

 

 

 

 

*Lacan

 

 


 

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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 13:16

 

 

Billet de Cinq. De la tolérance.

par Jean-pierre Journet, mardi 3 avril 2012, 18:25

Mon billet se fiche en une suite sociale inspirée par le propos d’Olivier Douville sur l’amour.

 

Le discours courant ne peut être tenu et soutenu qu’après censure. Ce que l’on nomme censure ici comporte deux pôles : l’un est propre au sujet barré par le surmoi (parle sur moi), cette instance symbolique organisant la subjectivité, et le second est un rapport à l’autre supposé tel à partir de cette subjectivité individuelle.

 

Autrement dit, quel qu’en soit le régime dans un groupe ou une société humaine, l’individu est pour une large part objet d’une censure inconsciente, et fruit patent adonné à la communauté (je veux dire : ce citron que l’on presse). Ce que l’on appelle censure politique ou religieuse - sociale donc - est la reprise consciente de ces deux modalités interdictrices sous forme de symptôme, dont la manifestation observée avec constance est l’absence de tolérance laissée à l’Autre, et conséquemment à l’autre.

 

Ce resserrement a pour effet de circonscrire la parole comme objet suspicieux, à soumettre au serment, au contrat, et l’oppresseur, étant porté par là vers la béance symbolique, se rabat plutôt sur l’objet d’où ça s’émet d’une parole, et c’est à savoir : un corps. Deux formes à ce rabattement : l’agressivité tournée contre soi-même ; l’agressivité tournée contre l’autre. D’évidence, les objets de ces deux formes ne sont pas objectivés ; on en a la démonstration dans ces extrêmes que sont le suicide et le meurtre, actes où se pointe distinctement et secondairement la destructivité.

Voici la situation même à laquelle est portée tout pouvoir, pouvoir d’avoir toujours à être contesté dans ses dits et ses actes ; les « forces de l’ordre » sont là pour le démontrer. La violence n’est jamais loin de la censure, d’être décharge de haine au titre de l’amour. C’est qu’il n’y a de pouvoir que de jouissance. Voilà ce qui est à défendre, en tous sens.

 

Mais la notion même de pouvoir se referme sur un sujet qui en est dénué : ça échappe, la jouissance. Le seul pouvoir qu’opère dès lors le pouvoir social a le transfert pour levier, et c’est bien pour ce fait mis à jour par Freud que l’on voit son déni aujourd’hui trouer toutes les bouches officielles ; j’entends par « bouches officielles » celles qui délivrent du discours politiques, scientifique, psychothérapique, religieux, économique, radiophonique ou télévisé, etc., d’être censurées selon les deux pôles susdits.

 

Pourquoi un tel déni ? Parce que si les individus d’une société ou d’un groupe humain étaient initiés à ce phénomène transférentiel de l’esprit et du langage, ils deviendraient libres d’en user, c’est-à-dire de contre transférer.

Et contre transférer ne saurait se réduire pour se faire à jouer de l’amour et de la haine, mais du langage et de la parole - c’est-à-dire à en passer par la symbolisation. Elle, est le propre de l’humanisation.

 

Il n’y aurait alors plus une masse homogène en acte et en pensée prête à aller passer sa vie dans les usines ou à la guerre pour la morbide mégalomanie de quelques uns, mais une série d’individus dont la seule pacification possible a nom « tolérance », d’être divers et différents. De cela se déduit la possibilité d’un lien social intégrant de l’autre et du soi-même, soit un espace physique et d’abord psychique de tolérance dont l’instance manifeste ne peut être que le Moi. D’où l’importance de l’éducation qui l’alimente.

 

Le seul progrès notable dans ce domaine est évidemment la laïcité, qui permet à chacune et chacun d’avoir une croyance, et néanmoins de ne pas en envahir la communauté. C’est accepter castration, privation et frustration, et l’on voit combien la civilisation actuelle dite occidentale vante et vend exactement le contraire sur l’autel (j’allais dire sur l’étal) du consumérisme dans la forme de structure perverse déjà dépliée ailleurs, poussée jusqu’au délire scatologique d’avoir à consommer nos propres déchets (industriels).

Pour ce qui concerne le lien social du travail et au travail, nous aurions à atteindre à un semblable progrès, puisque ce culte proprement « religieux » au sens ethnographique du terme, culte totalement ritualisé, mène ses ferventes processions chaque matin et chaque soir. Processions de fourmis mécanisées (si bien nommées transports) et zones de temples communautaires (autant d’Entreprises) organisent l’hégémonie envahissant l’espace social et familial. L’oblativité au Nom du Père y bat son plein d’agitations psychophysiques pour recevoir le pain et le vin, augmentés d’un toit, d’un vêtement et autres éléments dont on ne fera pas ici la liste. Pensons simplement qu’ils ressortissent au champ des besoins minimums, dits « minimums sociaux » d’en exclure le sexuel. C’est bien pourquoi ce dernier ne cesse pas d’y faire retour.

 

C’est aussi à ce titre que l’on peut immédiatement reconnaître dans ce que l’on appelle « Entreprise », et jusqu’en la dialectique, le lexique et les comportements qui y sont observés, la structure symbolique de la famille montée sur l’interdit de l’inceste.

 

Bref ; qu’est-ce donc la tolérance ? On ne peut encore la démêler qu’à la grosse d’une métaphore matérialiste, mécanistique. Tel ingénieur l’indique sur le plan d’une pièce mécanique à fabriquer : c’est une tolérance de côte (de taille, de mesure) ; par exemple : x centimètres, + ou - x dixièmes de millimètres. En effet, la machine outil, les matériaux, le corps de l’ouvrier accumulent une marge d’erreurs, d’imprécisions incompressibles et inévitables, et ce sont les contraintes de fabrication, auxquelles s’ajoutent celle du temps.

La tolérance est une précision qui libère de l’Impossible, de l’Absolu - une précision de taille donc -, soit un indice du manque et de la perte possibles. Il s’agit d’un jeu, et d’une liberté.

 

C’est pourtant à partir de deux premiers paramètres - manque de précision et perte de temps - que s’organise en vertu de la censure jusqu’à l’absurde et l’ubuesque l’exigence professionnelle dans la verticalité d’une hiérarchie symbolique et subjectivante.

 

Sur ce fait quotidien de la coupure symbolique, les individus qui composent cette hiérarchie sont totalement effacés, je veux dire : ils sont démis de leur identité (du nom de leur père) et prennent pour identité, par identifications, les blasons, les couleurs de l’entreprise (jusqu’aux vêtements siglés), comme naguère l’écu d’un chevalier si possible baron, comte ou prince (aujourd’hui, les baronnies sont les « corps de métiers »). le nom propre devient un prénom.

Selon quoi les mythes infantiles maintenus par la croyance et métaphorisés dans l’étayage des adultes aliènent profondément ces derniers, et plus sûrement qu’aucune autre proposition ouvrant à la désillusion freudienne, certes difficile mais incontournable, de l’être parlant, sexué et mortel - j’ai nommé l’humain.

 

On ne voit pas, de nos jours ce qui a pu être modifié de ce montage social, très-antique structure d’être originellement et actuellement familiale, sinon les images et l’imaginaire qui le recouvrent de leurs guipures artificielles (je veux dire : d’art soumis, de design, de logos- emblèmes et non-verbaux).

Tout juste entre l’esclavage et le salariat une différence est relevable : l’oppression, de moins s’exercer par la violence physique, s’exerce plus par la violence psychique comme on le voit à travers les actuelles « souffrances au travail ». C’est bien pourquoi la réponse politique est comportementale, d’avoir à dénier le sujet pour maintenir les illusions qui défendent la jouissance de quelques-uns.

 

Mais la souffrance au travail, c’est l’oppression physique et psychique qui la produit, et chaque individu dans la cascade hiérarchique doit en répondre de quelque chose. Or cela ne se peut qu’à reconnaître l’interdépendance transférentielle propre à l’être parlant si l’on veut avancer vers l’apaisement tant promis par la civilisation. L’hyperactivité et l’excitation qu’on voit décharger partout et n’importe où aujourd’hui devraient assez nous en indiquer le chemin, si toutefois le désir et la jouissance étaient un peu questionnés. 

 

Quoiqu’il en soit, le voile imaginaire est ici isolé, n’est-ce pas, du fait même de l’avoir symbolisé avec assez de précision pour notre propos.

 

Dès lors, levons-le et allons plus avant. Ce n’est pas difficile : il s’agit de penser. Un autre art, subversif celui-ci, nous en indique le lieu, et c’est du corps ; j’ai nommé : la sculpture - et en particulier celle fameuse de Rodin, coulée dans le bronze pour attendre son heure.

 

J.P. Journet.

Avril 2012.

 

 

 

Un travail en pierre.

 

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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 13:48

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J'aimerais comme Lacan pouvoir dire que " Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l'agressivité"

et y croire car s'il est vrai que le dialogue, autrement dit une parole qui circule entre 2 invidivus gomme sans doute l'agressivité, il n'en demeure pas moins que la plupart parle tout seul et n'agresse non pas tant l'autre que lui-même, ne laissant de place à aucun échange. Comme dirait Lacan "je parle aux murs", c'est un peu ce que m'évoque ce monologue agressif parfois

 

J'aimerais comme Lacan pouvoir dire qu" Aimer, c'est essentiellement vouloir être aimé.  "

et oui ! car être aimé est toujours demander à être rassuré par l'Autre (et accessoirement tenter de rassurer) ce qui au final est une erreur, un fantasme puisqu'il ne saurait y avoir d'assurance de quiconque ! cela rejoint le "Père pourquoi m'as-tu abandonné" de Jésus sur la Croix ...  

 

J'aimerais comme Lacan pouvoir dire que " L'inconscient, c’est le discours de l'autre. "

et indéniablement c'est bien une vérité fondamentale, ce qui parle c'est toujours le discours de l'autre ! ce qui nous souffre, est encore l'autre !

 

J'aimerais comme Enriqueta qui a engagé ce petit jeu http://c-estenecrivantqu-ondevient.hautetfort.com/archive/2011/11/30/j-aimerais.html

 

 

 

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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 18:17

 

 

 

  

 

Céder sur son désir

Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c'est d'avoir cédé sur son désir.
(...)
Faire les choses au nom du bien, et plus encore au nom du bien de l'autre, voilà qui est bien loin de nous mettre à l'abri non seulement de la culpabilité mais de toutes sortes de catastrophes intérieures? En particulier, cela ne nous met certainement pas à l'abri de la névrose et de ses conséquences. Si l'analyse a un sens, le désir n'est rien d'autre que ce qui supporte le thème inconscient, l'articulation propre de ce qui nous fait nous enraciner dans une destinée particulière, laquelle exige avec insistance que la dette soit payée, et il revient, il retourne, et nous ramène toujours dans un certain sillage, dans le sillage de ce qui est proprement notre affaire.(...)
Ce que j'appelle céder sur son désir s'accompagne toujours dans la destinée du sujet - vous l'observerez dans chaque cas, notez-en la dimension - de quelque trahison. Ou le sujet trahit sa voie, se trahit lui-même, et c'est sensible pour lui-même. Ou plus simplement, il tolère que quelqu'un avec qui il s'est plus ou moins voué à quelque chose ait trahi son attente, n'ait pas fait à son endroit ce que comportait le pacte - le pacte quel qu'il soit, faste ou néfaste, précaire, à courte vue, voire de révolte, voire de fuite, qu'importe.
Quelque chose se joue autour de la trahison, quand on la tolère, quand poussé par l'idée du bien - j'entends, du bien de celui qui a trahi à ce moment - on cède au point de rabattre ses propres prétentions, et de se dire - Eh bien puisque c'est comme ça, renonçons à notre perspective, ni l'un ni l'autre, mais sans doute pas moi, nous ne valons mieux, rentrons dans la voie ordinaire. Là, vous pouvez être sûr que se retrouve la structure qui s'appelle céder sur son désir.
Franchie cette limite où je vous ai lié en un même terme le mépris de l'autre et de soi-même, il n'y a pas de retour. Il peut s'agir de réparer, mais non pas de défaire(...)

Je vous ai articulé trois propositions :
- La seule chose dont on puisse être coupable, c'est d'avoir cédé sur son désir.
- Deuxièmement, la définition du héros - c'est celui qui peut impunément être trahi.
- Troisièmement, ceci n'est point à la portée de tout le monde, et c'est la différence entre l'homme du commun et le héros, plus mystérieuse donc qu'on ne le croit.

Pour l'homme du commun, la trahison, qui se produit presque toujours, a pour effet de le rejeter de façon décisive au service des biens, mais à cette condition qu'il ne retrouvera jamais ce qui l'oriente vraiment dans ce service.

Enfin, le champ des biens, naturellement ça existe, il ne s'agit pas de les nier, mais renversant la perspective je vous propose ceci, quatrième proposition :

Il n'y a pas d'autre bien que ce qui peut servir à payer le prix de l'accès au désir - en tant que ce désir, nous l'avons défini ailleurs comme la métonymie de notre être.

Jacques LACAN : Séminaire Livre VII : L'éthique de la psychanalyse.- Seuil, 1986.

 

source : http://www.blogg.org/blog-22607-date-2005-06-10-billet-ceder_son_son_desir-168048.html#comments

 

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22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 09:23

 


Étude et document par Marc Alpozzo

Le 14 octobre 2006, c’était le centenaire de la naissance d’un des penseurs les plus marquants du 20ème siècle : Hannah Arendt. Élève de Heidegger [1] , elle fut docteur en philosophie, et l’épouse de Günther Stern, ce jeune philosophe allemand, mieux connu sous le nom de Günther Anders, pour son mémorable Nous, fils d’Eichmann. Divorcée en 1939, remariée avec Heinrich Blücher, puis installée aux Etats-Unis, après la guerre, pour y enseigner successivement aux universités de Californie, Chicago, Columbia et Princeton, elle se rendra célèbre en questionnant la possibilité de juger les crimes contre l’humanité, lors du procès Eichmann en 1964. Ayant écrit plusieurs ouvrages, dont La condition de l’homme moderne, et Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt est surtout connue pour avoir menée avec une rigueur sans relâche et un sens critique tout à fait novateur, une réflexion sur la nature de la politique à l’âge des masses, et une réflexion inédite à partir de la phénoménologie de Heidegger, des causes morales et politiques du nazisme, ainsi qu’une réflexion inédite et très éclairante sur la « banalité du mal ».

* Genre : Études et documents
* Carte des littératures : Europe de l’Ouest
* Etiquetage libre : Seconde guerre mondiale

La « Banalité du mal » ? Voilà donc une expression des plus paradoxales. Utilisée pour la première fois par Hannah Arendt à l’occasion du procès de Eichmann, responsable nazi capturé à Buenos Aires en mai 1960 par les services secrets israéliens, et jugé à Jérusalem en avril 1961, elle fut à l’origine d’une polémique passionnée qui emporta, comme un raz-de-marée, Hannah Arendt qui fut taxée d’antisémitisme, et d’autres maux, si mal comprise, si novatrice dans sa manière d’aborder le mal. Jusqu’ici on connaissait le mal radical selon Kant par exemple, qui était la subordination de la raison aux passions [2] , avec pour conséquence principal la possibilité de restaurer le fondement dernier de toute maxime, dans sa pureté, en choisissant de se démettre du mal.

Avec la nouvelle approche du mal, selon Arendt, les choses se compliquent.

Dissipons d’abord tout malentendu : Hannah Arendt était juive. Journaliste reporter, elle couvrit tout le procès Eichmann, ce fonctionnaire nazi retrouvé par les services secrets israéliens, qui courut d’avril 1961 au 31 mai 1962. Elle ne s’attendait pas à rencontrer l’homme qu’elle vit dans le box des accusés. Peut-être s’attendait-elle à y trouver le « diable », ou tout du moins l’un de ces hommes monstrueux, au caractère indéfinissable, d’une cruauté et d’un cynisme sans précédents. Le spectacle fut, à son grand étonnement, tout l’inverse. Cet homme qui avait joué un rôle non négligeable dans la déportation des juifs, durant la seconde guerre mondiale, demeura à ses yeux, pour le moins médiocre, avant tout préoccupé par sa carrière : un bourgeois, ni bohème, ni criminel sexuel, ni fanatique pervers, pas même un aventurier, dira-t-elle plus tard dans son ouvrage sur Eichmann [3].

Hannah Arendt le décrivit comme des plus ordinaires. Un homme commun. Moyen. Sans la moindre envergure exemplaire. D’une banalité si affligeante que cela rejaillissait sur les actes mêmes pour lesquels on l’incriminait. Le problème philosophique se profile déjà à l’horizon : si cet homme qu’elle décrit, est si banal, alors que dire de ce qu’il a accomplit ? Que c’est également banal ? La réponse donnée dans son ouvrage à propos de Eichmann pourra choquer le lecteur non avertit. Oui ! Adolf Eichmann est l’auteur d’un mal d’une grande banalité. Certes, cette banalité qu’elle met en cause n’a rien à voir avec le mal génocidaire. Ce fut d’ailleurs l’erreur commise par les mauvais lecteurs de Hannah Arendt. Non. Son approche est essentiellement politique. Dans la logique de sa démarche, le mal est à lire comme celui que l’on fait à l’autre. Ni manquement au sentiment intérieur, ni manquement à la loi morale. Le mal concerne une action prise dans un espace public ; une action qui en rencontre d’autres, et se confrontent entre elles. Pour comprendre la pertinence de l’analyse de Hannah Arendt quand elle emploiera pour la première fois le terme de « banalité » à propos du mal commis par Eichmann, il faut penser l’action dans les champs de la liberté et de la volonté.

Le terme de « banalité » ne sert donc pas à minimiser les crimes commis, ni à réduire le mal de la Shoah à un simple « détail ». Ce que beaucoup comprirent. Bien au contraire, dans son rapport sur ce procès retentissant, la réflexion de Hannah Arendt tend à mesurer l’extrême difficulté à juger de crimes aussi insupportables, car dit-elle, les criminels étaient si ordinaires. Voilà donc posé la plus grande interrogation pour la pensée : tous ces gens incriminés pour des crimes d’une gravité exemplaire, étaient d’une banalité si confondante, que cela rendait la question du génocide encore plus terrifiante. Certes, « il eut été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre » [4] écrit-elle. Pourtant, beaucoup comme lui, lui ressemblaient « ni pervers, ni sadiques ». Ces gens étaient « effroyablement normaux ».

La « banalité du mal » est donc un concept philosophique d’une importance sans précédent, car il pose donc la possibilité de l’inhumain en chacun d’entre nous. En cela, il est certes, novateur. Novateur et précisément attaché au 20ème siècle, parce que cette possibilité de l’inhumain émerge nécessairement de la nocivité d’un système totalitaire, et suppose que le crime soit commis dans des circonstances telles, que les « criminels » ne puissent sentir ou savoir qu’ils font le mal. Elle suppose que le système totalitaire en place ait veillé préalablement à tuer « l’animal politique » en l’homme, qu’il veut rayer de la surface de la terre, pour n’en conserver que l’aspect biologique. Pour les nazis spécifiquement, il s’agissait, à travers la Shoah, de créer « l’espèce animale humaine ». Pour ce faire, il s’agissait de déshumaniser l’homme en le dépolitisant, au sens étymologique du mot. Tendre à supprimer la chose qui faisait de lui un être humain, en détruisant d’abord ce qui le rattachait à une communauté. Ces condamnés faisaient alors l’insoutenable expérience de « non-appartenance » au monde qu’Arendt appellera : « la désolation ».

Ce contexte de destruction de la personnalité morale est important à comprendre, parce qu’il entraîne l’individu à perdre toute référence individuelle aux notions de « bien » et de « mal ». Et l’ignoble réduction à l’animalité qu’on imposait à ces hommes effaçait en eux toute moralité. De leurs côtés, ceux qui sont conduit à fabriquer cette espèce humaine, ne sont plus capables de regarder leurs sujets d’expérimentation comme des êtres qui leurs ressemblent. Ces êtres ne sont plus leurs semblables. Un sentiment d’ailleurs parfaitement exprimé par Primo Levi dans l’admirable recueil qu’il rapporta de l’horreur de la déportation : Si c’est un homme. Il décrit ce sentiment par ces quelques phrases : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme ; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. »

On efface à ce moment là, toute culpabilité possible dans l’esprit des bourreaux. Car, faut-il encore, pour ressentir la moindre culpabilité, que les criminels aient conscience d’avoir atteint l’humanité dans sa chair, en commettant leurs crimes infâmes. La subtilité même du projet nazi consistait ainsi à distinguer radicalement victimes et bourreaux qui n’appartenaient plus à la même espèce après l’accomplissement de l’entreprise de déshumanisation. De cette nouvelle façon d’accomplir le mal émergeait un type particulier de bourreaux qui s’appliquaient simplement à une tâche confiée, sans jamais avoir conscience de violer un quelconque interdit. De fait, ils ne se sentirent jamais coupables. Tout du moins, « nous n’avons pas la moindre preuve » de cela, dit Hannah Arendt, en substance. Et si « les nazis, et particulièrement les organismes criminels, auxquels appartenait Eichmann, avaient, pendant les derniers mois de la guerre, passé le plus clair de leur temps à effacer les traces de leurs propres crimes » cela prouvait seulement « que les nazis étaient conscients du fait que l’assassinat en série était chose trop neuve pour que les autres pays l’admettent. »

Le problème philosophique du mal changeait donc de nature ; avec lui, était posée la question de la morale.

Certes, les nazis ne purent, fort heureusement, parvenir à achever leur projet : « libérer » l’humanité du « règne des espèces sous-humaines ». Ils avaient perdu, et se reconnaissaient volontiers vaincus. Mais « se seraient-ils sentis coupables s’ils avaient gagné ? » se demande Hannah Arendt. On ne répondra pas à la question à sa place. Mais il est difficile de penser que le moindre souffle de culpabilité aurait saisi la plus petite parcelle de conscience de ces criminels tant ils étaient convaincus d’avoir obéit aux « ordres supérieurs », donc à la loi. La banalité du mal se constituant précisément de cette soumission insolite à la loi.

Dans son rapport sur Eichmann, Hannah Arendt se livre à une méticuleuse description du personnage – qui visiblement fait problème pour beaucoup de consciences n’arrivant pas encore à admettre que le mal peut-être ordinaire, et au plus profond de chaque homme. Eichmann est un homme tout à fait « normal » ; pas de traits exceptionnels ni sur le plan psychologique, ni sur le plan sociologique. Aucune cause ne ferait comprendre le moindre motif de son action. L’analyse de comportement sans signe particulier, pousse Arendt à formuler la notion controversée de « banalité » du mal que l’on doit définitivement opposer à celle de « mal radical ». Faut-il donner raison à Kant, contre ceux qui pensent le mal comme une exception monstrueuse, un satanisme ? Hannah Arendt s’en expliquera d’ailleurs : selon elle, la notion de « banalité du mal » exprime l’idée que le sujet n’est pas la source même du mal, mais un de ses lieux de manifestations, ce qui oblige à penser différemment sa culpabilité. Une description qui trouve un fois de plus un écho dans les textes de Primo Levi : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. » [5]

Donc, pas la moindre profondeur diabolique.

Le mode de propagation du mal appelle alors une élucidation. Pour ce faire, Eichmann devant ses juges incrédules, invoquera sa référence à « l’impératif catégorique » kantien.

Pour faire court, chez Kant, l’impératif catégorique, c’est l’impératif du devoir, proprement moral [6] . Mais sans le savoir, Eichmann apportait durant toutes ces années, une notable modification à l’impératif de Kant, puisqu’il transformait le « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » de la seconde critique par un « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ». Cette déformation inconsciente de la pensée de Kant est analysée par Eichmann, comme un impératif catégorique qui doit entraîner tout homme à faire plus qu’obéir à la loi, à aller au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi. Cela montre alors à quel point, un impératif moral mal compris peut entraîner un glissement effroyable. Adapté à l’homme ordinaire, l’impératif catégorique devient un principe de soumission absolue à la loi, qui lui interdit toute lucidité, et plus encore le dispense de penser par lui-même. C’est donc parce qu’il adhère sans réserve mais aussi sans réflexion au principe qui fonde la loi civile que le citoyen ordinaire peut devenir un Eichmann. La leçon de Hannah Arendt fait désormais frémir. Elle est riche sur le point philosophique, et amène à se poser la question de notre rapport à la loi, et de ses conséquences.

Dans le cas de ce nouveau type de criminels que furent les nazis, nous avions affaire à une catégorie d’hommes qui « commet(taient) des crimes dans des circonstances telles qu’il (leurs était) impossible de savoir ou de sentir qu’ils (avaient) fait le mal ». C’est en cela seul qu’ils échappent à la forme traditionnelle de jugement que l’on peut porter sur le crime ; ils n’ont pas conscience d’avoir mal agi, et ils ont, d’autre part, l’intime conviction d’avoir fait leur devoir en obéissant à la loi. C’est ainsi que l’on constate le déplacement du problème : le mal n’étant plus une violation de la loi, mais devient, au contraire, une obéissance à la loi. Du moins, ce fut précisément la plaidoirie de Eichmann.

Avec le texte de Hannah Arendt, nous observons qu’une évolution doit être apportée, face à cette inversion inédite du bien et du mal. Dans le cadre du procès d’Adolf Eichmann, le mal ne peut plus être pensé en terme de « transgression » d’une loi ; il faut à présent le penser comme l’oubli fondamental d’une appartenance à une communauté. « Et parce que vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre d’autres nations[…] pour cette raison seule vous devez être pendu. » [7]

La culpabilité dans sa forme élémentaire n’est dès lors plus envisagée. Hannah Arendt ne retient la culpabilité en tant qu’intention ; mais l’applique à présent à l’atteinte fondamentale à l’idée de communauté : le refus de partager la terre avec tous les hommes.

Le mal dans sa forme extrême et dans sa forme banale devient un refus de communiquer avec l’autre, de le reconnaître comme tel, comme si l’identification à la loi se substituait à l’identification au semblable. C’est d’ailleurs ainsi qu’Arendt délie volonté et responsabilité [8] . On peut faire le mal sans le vouloir, avoir le sentiment de faire son devoir et pourtant être responsable. Telle est la leçon donnée par le procès Eichmann. Telle est la leçon philosophique capitale que nous propose Hannah Arendt, dont le concept de « banalité du mal » n’a pas fini de nous laisser penser, en ce nouveau siècle.
P.-S.

Nous remercions Marc Alpazzo d’avoir permis que cette étude sur Hannah Arendt soit rendue disponible en libre accès sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.
Notes

[1] Elle aura une liaison secrète avec le penseur, et nourrira jusqu’à sa mort, en 1975, une longue correspondance avec ce dernier. Voir Laure Adler, Dans les pas d’Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005.

[2] « La restauration en nous de la disposition primitive au bien n’est donc pas l’acquisition d’un mobile pour le bien, mobile perdu par nous, car ce mobile, qui consiste dans le respect de la loi morale, nous n’avons jamais pu le perdre, et, si c’eût été possible, nous ne pourrions jamais plus de nouveau l’acquérir. Il ne s’agit donc que de restaurer la pureté du mobile en tant que fondement dernier de toutes nos maximes, et, par là même, il doit être accueilli dans le libre arbitre non uni seulement à d’autres mobiles ou peut-être même subordonné à eux (c’est à dire aux inclinations) comme conditions, mais en toute sa pureté, en qualité de mobile, en soi et suffisant, de détermination de ce libre arbitre », La religion dans les limites de la simple raison. Première dissertation- De l’inhérence du mauvais principe à côté du bon, ou du mal radical dans la nature humaine, pp. 69 à 71, Vrin.

[3] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, trad. A. Guérin, Folio histoire, Gallimard, 1991.

[4] Ibid., p. 443 sq.

[5] Si c’est un homme, op. cit..

[6] Voir Kant, Critique de la Raison pratique.

[7] Op. cit., p. 443 sq.

[8] Voir Hannah Arendt, Responsabilité et Jugement, Payot, 2005.

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 10:40

 

Le bêlement du tigre - Sado-masochisme et névrose de destinée Gabrielle Rubin - Société psychanalytique de Paris

Une question me trouble comme elle trouble, je crois, beaucoup d'entre nous : quelle est la cause de l'agressivité humaine, de celle qui mène aux guerres, aux génocides, aux goulags...?
Ces êtres de violence qui ont torturé et mis à mort des millions de nos semblables, sont-ils comme nous? Et sinon, où se situe la différence ?
A vrai dire, il n'y a pas grand monde, à l'heure actuelle, pour soutenir qu'ils sont "d'une autre race", car c'est justement cette idéologie-là qui prétend que les hommes ne font pas tous partie de la même espèce.
Il n'y a pas grand monde pour le soutenir, mais il y en a beaucoup pour l'espérer pour se rassurer en pensant que NOUS, nous sommes différents, nous sommes à l'abri de pareilles horreurs.
C'est naturellement vers la psychanalyse que je me suis tournée pour essayer de trouver un début de réponse à cette question. Et c'est d'une réponse partielle, fragmentaire, qu'il va bien évidemment s'agir, car ce problème est si complexe qu'un seul instrument d'analyse ne saurait suffire.

Le lamento de la chèvre

Dans le roman que lui a inspiré son enfance, "Stalky & Cie", Rudyard Kipling raconte qu'aux Indes, lorsqu'on désire tuer un tigre sans effort et à coup sûr, on plante dans son territoire un piquet auquel on attache une chèvre. Celle-ci commence par brouter tranquillement autour d'elle puis, ayant épuisé la quantité d'herbe permise par la longueur de la corde qui l'attache et sentant la nuit venir, la malheureuse bête se met à bêler de plus en plus fort et de plus en plus lamentablement.
Ses cris de terreur ne font qu'alerter le tigre, exciter sa faim et lui indiquer où se trouve l'objet de sa convoitise. Les chasseurs, embusqués au bon endroit, n'ont plus alors qu'à le tirer au moment où il est occupé à dévorer sa proie.

C'est cette anecdote qui m'a éclairée tandis que, une fois de plus, j'essayais de m'expliquer comment fonctionne cette maladie étrange que Freud a appelé une névrose de destinée. Cette névrose se caractérise par le retour périodique d'enchaînements identiques d'événements pénibles auxquels le sujet semble soumis comme à une fatalité extérieure.
Freud nous incite, au contraire, à en chercher les causes dans l'inconscient, et plus précisément du côté de la compulsion de répétition. Freud cite, dans "Au-delà du Principe de Plaisir" (1920), ces cas où les personnes "donnent l'impression d'un destin qui les poursuit, d'une orientation démoniaque de leur existence, et propose, comme exemples, les bienfaiteurs toujours payés d'ingratitude, les amis toujours trahis, etc. Cela se répétant parce qu'il y a, "dans la vie psychique, une tendance irrésistible à la reproduction, à la répétition, tendance qui s'affirme sans tenir compte du principe de plaisir", c'est-à-dire sans tenir compte de ce qui nous apparaît comme agréable et bon pour nous. Or les guerres, le terrorisme, les violences de toutes sortes, qui sans cesse ressurgissent et se multiplient ne sont ni agréables, ni bonnes pour la grande majorité d'entre nous.
Alors, d'où nous vient cette névrose de destinée, cette compulsion à la répétition ?

Dans le travail clinique, s'il m'était parfois relativement facile de déceler la cause névrotique de ces répétitions mortifères, d'autres cas, en revanche, me posaient problème.
Un exemple des premiers cas pourrait être celui-ci : nous avons tous rencontré des hommes (ou des femmes) qui, ayant à grand peine mis fin à un mariage malheureux, choisissent inconsciemment un conjoint qui présente justement les mêmes défauts que le premier.
Tous les amis, tous les proches savent que cela va mal finir, le sujet seul l'ignore, se remarie, est malheureux, re-divorce, etc.
On comprend aisément, dans de tels cas que, pour des raisons névrotiques, le sujet ne peut choisir QUE une personne présentant des caractéristiques aptes à faire son malheur.

Mais il est des cas plus épineux, où le sujet n'a pas la possibilité de choix, où le hasard seul associe deux êtres et où, cependant, les mêmes enchaînements malheureux se reproduisent.
Un exemple, parmi bien d'autres est celui d'un de mes patients que j'appellerai Pierre. Celui-ci était bon ingénieur et travaillait depuis quelques années dans une entreprise où, bien que donnant satisfaction, il était pourtant le souffre-douleur de son patron. Ce directeur était un homme peu capable, qui rejetait toutes ses erreurs sur le pauvre Pierre. Ce qui devait arriver arriva, car le patron pouvait bien rejeter le poids de ses propres fautes sur Pierre, celles-ci n'en étaient pas moins commises ; l'entreprise dut déposer son bilan et Pierre se trouva au chômage.

Grâce à de bons amis qui connaissaient sa valeur professionnelle, Pierre put, en un temps raisonnable, retrouver un meilleur emploi. Il était mieux payé, occupant des fonctions plus intéressantes et l'entreprise ne périclitait pas, mais le patron le houspillait sans arrêt.
Puis, ce patron fut appelé à de plus hautes fonctions et Pierre se crut sauvé. Le remplaçant semblait calme et affable, et pourtant le même scénario se répéta. C'est alors qu'il vint me voir, poussé par sa femme, qui commençait à se demander si Pierre était poursuivi par le destin ou si quelque chose en lui attirait la foudre.

En effet, dans le premier cas cité, c'est le sujet qui choisit son conjoint et il le choisit suivant des critères qui, pour être inconscients, n'en sont pas moins déterminants. Mais dans le cas de Pierre ? Jeune ingénieur frais émoulu il avait, la première fois, pris ce qui s'était présenté ; on peut donc peut-être admettre qu'il avait pu "mal choisir". Mais la deuxième fois, c'étaient des amis qui avaient choisi pour lui et qui lui avaient présenté un patron plutôt aimable ; la troisième fois, non seulement un patron avait succédé à un autre sans qu'il y fût pour rien mais, de plus, ce dernier avait la réputation d'un homme particulièrement compréhensif.
Alors...? se demandaient Pierre et son épouse, sommes-nous maudits ?

(Il y avait évidemment compulsion de répétition et persistance du masochisme chez Pierre, mais comme il n'était pas partie prenante dans la mise en scène du scénario, puisque ce n'était pas lui qui choisissait son partenaire, un élément de compréhension me manquait.)

Mon hypothèse, on l'aura compris d'après l'exemple de la chèvre, est qu'automatiquement, le masochisme de l'un excite le sadisme de l'autre, cet autre fût-il ¬ dans des circonstances plus habituelles ¬ le moins sadique des êtres.
Nous savons bien que nous avons en nous toutes les pulsions, tantôt à l'état latent, tantôt de façon manifeste. Je propose donc 1'idée qu'une pulsion sadique, même très inhibée à l'état normal, peut être brusquement réactivée par le bêlement silencieux et inconscient d'un masochiste, tout comme la faim assoupie du tigre l'est par le cri de la chèvre, qui appelle sa mort en croyant appeler au secours.

Après le cas de Pierre, je prendrai pour deuxième exemple de masochisme, l'admirable "Père Goriot", dont on connaît le thème : l'amour effréné d'un père pour ses filles qui, elles, le mènent à la mort par les tourments qu'elles lui infligent.

De son ouvrage, Balzac écrit : "Ah, sachez-le : ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être".
Autrement dit : ne pensez pas être à l'abri, ne condamnez pas les filles de Goriot en vous
croyant meilleur qu'elles ; nous sommes tous capables du pire : pour les uns rarement, pour d'autres très souvent, mais les pulsions du mal sont dans le coeur de chacun.

Balzac sait cela et il a aussi l'intuition du lien qui unit nécessairement le "trop de bonté" et le sadisme. Ce n'est qu'au seuil de la mort qu'il fait prendre conscience au malheureux Goriot de cet état de choses, mais le livre reprend plusieurs fois le thème. Au père mourant, il fait dire : "Je voudrais être riche, je les verrais. Ma foi, qui sait ? Elles ont toutes les deux un coeur de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi. Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des chevaux". Et, plus loin : "J'ai bien expié le péché de trop les aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection elles m'ont tenaillé comme des bourreaux".

Mais en même temps et bien qu'une amorce de compréhension se fasse jour en lui, Goriot ne renonce pas à son masochisme ; son seul désir serait d'être riche, pour pouvoir encore et encore leur donner de l'argent et recevoir, en retour, leurs affronts.
Plus encore : il a, en ce moment suprême, l'intuition qu'il n'y a pas, en lui, que de l'amour paternel et que cet amour n'est pas si admirable qu'on voudrait nous le faire croire.
Balzac lui fait dire : "Eh bien, les pères sont si bêtes ! Je les aimais tant que j'y suis retourné comme un joueur au jeu. Mes filles, c'était mon vice à moi ; elles étaient mes maîtresses, enfin tout !"

(Il est clair ici, tout le contexte le prouve, qu'il ne s'agit pas de désir physique, mais que Goriot est possédé par ses filles. Et le mot "maîtresses" fait songer bien davantage à la maîtresse d'un esclave qu'à celle d'un amant.)

Parce qu'il est un connaisseur d'âmes d'une infinie subtilité, Balzac a pu mettre le vrai mot sur tout cela : c'est de perversité qu'il s'agit. Ce qui n'exclut nullement un très véritable et pur amour paternel. Mais ici comme toujours, ce qui tend vers l'absolu perd ses qualités et devient mortifère ; et la bonté, poussée à l'extrême, se colore de masochisme.

Balzac fait reprendre par d'autres personnages du roman ce rapport étroit qui existe entre "trop de bonté" et sadisme. Par exemple, il fait dire à Vautrin, expert es-perversités s'il en est : "ceux-là (qui ont une vraie passion), vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent, cette femme ne les aime pas du tout, leur vend fort cher des bribes de satisfaction ; eh bien !, mes farceurs ne se lassent pas, et mettraient leur dernière couverture au mont-de-piété pour lui apporter leur dernier écu.
Le père Goriot est un de ces gens là".

Mais la douce, la bonne, l'admirable Mme de Beauséant (qui est la figure lumineuse du roman, comme Vautrin et les filles de Goriot en sont les visages noirs), ne pense pas autrement ; s'adressant à Rastignac, alors jeune homme pauvre et encore honnête, elle lui dit : "Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint.
N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faite de vos désirs... Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor ; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien le secret.

C'est sous le coup d'une extrême douleur, causée par la trahison de l'homme qu'elle aime, que Mme de Beauséant parle d'une façon si contraire à sa nature.

Mais à nous, pour qui Freud a théorisé les pulsions en général et le sado-masochisme en
particulier, il semble clair que ce n'est pas, comme le dit Vautrin, malgré le fait qu'on les rudoie, et qu'on leur vende fort cher des bribes de satisfaction, que de tels hommes sont
soudés à de telles femmes, mais bien PARCE QUE. Et que si, comme l'affirme Mme de Beauséant, de bourreau on devient victime, ce n'est pas par hasard : chaque pulsion étant réversible, bourreau pour les uns, nous pouvons devenir victimes pour d'autres, ou encore devenir, avec la même personne, bourreau ou victime, suivant les moments et les
circonstances.
Selon les cas et la personnalité de chaque être, il y aura plus ou moins de chacun de ces ingrédients. En ce qui concerne Goriot par exemple, on peut penser qu'il n'a pas fait fortune sans écraser quelques personnes de-ci de-là, et Balzac nous cite précisément un concurrent déloyal que Goriot a acculé sans pitié à la faillite.

On pourrait aussi penser que Goriot n' a tout simplement pas eu de chance et que ses deux filles sont des monstres. Elles ont bien évidemment leur grande part de responsabilité dans cette affaire, car chacun peut résister aux pulsions qu'il condamne, et Delphine et Anastasie sont d'assez répugnantes personnes ; mais il n'en reste pas moins que Goriot, après avoir été relativement agressif (son succès en affaires et la bonne réputation dont il jouit me semblent montrer à la fois cette agressivité et la façon modérée dont il en a usé), est devenu masochiste.
En un premier temps, il le fut par rapport à ses filles, puis il sembla se laisser peu à peu envahir car, à la Pension Vauquer, tout le monde le maltraite, et lui accepte tout : la veuve Vauquer, après avoir été fière de ce pensionnaire, se met à le détester et à lui donner les plus bas morceaux aux repas ; Sylvie (la bonne de la pension) se moque de lui, Vautrin le méprise et enfin, dit Balzac : "Chacun essuyait sur lui sa bonne ou sa mauvaise humeur par des plaisanteries ou des bourrades".

Rien ne nous est dit des raisons pour lesquelles Goriot est devenu ainsi, puisque l'auteur lui-même se demande : "Par quel hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution mélangée de pitié, ce non-respect du malheur avait-il frappé le plus ancien pensionnaire ? Y avait-il donné lieu par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que l'on pardonne moins que l'on pardonne des vices ? Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par faiblesse ou par indifférence".

C'est après la mort de sa femme tendrement aimée que Goriot commença à devenir "trop
bon". Cette mort pourrait donc avoir été l'élément déclenchant qui aurait permis à sa pulsion masochique de se développer au-delà de toute raison ; on se sent toujours un peu coupable de la mort d'un être aimé et on sait, par ailleurs, les liens étroits qui unissent culpabilité et masochisme.

Pour Pierre, nous pûmes découvrir une profonde culpabilité, liée à une très légère difformité congénitale. Celle-ci ne le gênait nullement et ne l'avait entravé en rien ; il était très sportif et sa vie amoureuse était satisfaisante. Mais sa mère ne lui avait jamais pardonné l'atteinte narcissique que cela avait provoqué en elle. Elle ne lui reprochait rien directement, mais de gros soupirs à certaines occasions, sa façon de lui refuser certains vêtements, avaient vite fait comprendre à l'enfant le reproche voilé de sa mère. Il s'était senti horriblement coupable de la désillusion qu'il lui avait infligée, et cela de façon totalement inconsciente, jusqu'à ce que l'analyse vienne le lui révéler. Nous sûmes qu'il avait pris le bon chemin lorsqu'un jour il s'exclama : Bon sang ! J'ai gâché ma vie à cause de ça ! Mais je n'y suis pour rien, moi ! C'est elle qui m'a fait, non ?"

Il n'avait plus tous les torts, et il agressait (sur le divan exclusivement) une autre que lui : une petite partie de sa pulsion masochiste se transformait en son contraire, et devenait sadique, pour son plus grand bien.
(Sans qu'on puisse les employer indifféremment, les expressions : sadisme, pulsion d'emprise, pulsion d'agression sont assez proches et ont une racine commune.)

(Je n'avais pas l'intention d'aborder, au début de cette réflexion, le problème des camps de concentration, car il est bien clair que les malheureux déportés n'éprouvaient aucun plaisir à subir les souffrances inhumaines qui leur furent infligées et qui leur furent totalement imposées du dehors. Il serait donc tout à fait impropre de parler de masochisme à leur égard.
Mais ayant lu l'excellent livre de Tzvetan Todorov (1991) "Face à l'extrême", j'y ai trouvé ce qui me paraît être une éclatante confirmation de ma thèse. C'est certes sous la contrainte et à leur corps défendant que les malheureux déportés eurent une attitude "masochique", mais cela n'en réveilla pas moins chez les gardiens une pulsion sadique qui, pour certains, était restée jusque-là refoulée.

S'appuyant sur des récits de déportés, Todorov écrit : "Les personnes qui, dans les camps, jouissent de leur pouvoir sur les autres en leur infligeant des souffrances, n'ont aucune caractéristique distinctive. Plusieurs détenus ont même remarqué qu'elles ignoraient au début ces pratiques, mais les acquéraient avec une rapidité surprenante". Et il cite Germaine Tillion, la célèbre ethnologue, rescapée de Ravensbrück : "C'était, pour certaines d'entre nous, un petit jeu assez amer de chronométrer le temps que mettait une nouvelle 'aufseherin' avant d'atteindre ses chevrons de brutalité", puis il parle du cas d'une jeune fille qui dit à tout le monde pardon le jour de son arrivée à Ravensbrück et commence à prendre plaisir à la soumission des autres au bout de quatre jours seulement." Il cite Hermann Langbein, survivant et historien d'Auschwitz, qui écrit : "Une autre, qui pleure au début de son travail comme surveillante à Birkenau, devient exactement comme ses collègues en quelques jours aussi". "Ce n'est pas que ces filles soient d'une espèce particulière, reprend Todorov, en d'autres circonstances, elles n'auraient même pas su qu'elles pouvaient goûter à ces formes-là de la jouissance du pouvoir".

Je crois que mon hypothèse, suivant laquelle le masochisme (interne ou imposé) de l'un libère automatiquement le sadisme de 1'autre, donne une réponse possible à la question que se posent tant de gens, qu'on pourrait résumer ainsi : " Sont-ils comme nous ou sont-ils à part ?". Mais il ne faut surtout pas pour autant tout confondre, tout mélanger : être susceptible d'exprimer son sadisme inconscient, porter en soi, mais refusée, interdite, la pulsion d'agression, la pulsion de mort, c'est TOTALEMENT différent de : se laisser envahir par elle, l'accueillir, ne pas lui résister.

Todorov écrit : "Même au coeur des camps, dans cet extrême de l'extrême, le choix entre le bien et le mal reste possible, on l'a vu".
Certains gardiens furent humains, certains nazis se repentirent ; aussi refuse-t-il d'accepter l'opinion de Grossman, qui voudrait que l'on excusât tout, même les crimes nazis, car seuls la société, l'Etat sont coupables ; Todorov écrit : "Mais l'Etat ne vit pas en dehors des individus qui l'incarnent ; les forces obscures ont besoin de bras humains pour imposer leur volonté. Les supposer soumis à ce point, c'est en avoir une piètre opinion : au lieu de les excuser, Grossman les accable. Non, les hommes ne sont jamais entièrement privés de la possibilité de choisir". Et il ajoute plus loin : "La personne est responsable de ses actes, quelles que soient les pressions qu'elle subit, autrement elle renonce à son appartenance à l'humanité ; toutefois, si les pressions sont vraiment grandes, le jugement doit en tenir compte.")

Le Bêlement du tigre

Freud a longuement parlé des couples de pulsions opposées, et nous savons que c'est aisément que l'on passe de l'une à l'autre.
Il montre, dans "Pulsions et Destin des Pulsions" (1915), le retournement d'une pulsion qui passe de l'activité à la passivité.
Dans le sado-masochisme, par exemple, tourmenter (actif) est remplacé par : être tourmenté (but passif). D'autre part, "le retournement sur la personne propre se laisse mieux saisir dès que l'on considère que le masochisme est précisément un sadisme retourné sur le Moi propre".
La satisfaction est alors à trouver du côté de l'identification à l'agresseur. Freud écrit : "La satisfaction passe par la voie du sadisme originaire, dans la mesure où le moi passif reprend, sur le mode fantasmatique, sa place antérieure qui est maintenant cédée au sujet étranger".

Aussi est-ce presque par un lapsus que mon titre premier : "Le bêlement de la chèvre (excite le tigre) est devenu : Le bêlement du tigre", car il existe aussi une forme de violence douce qui, jouant sur la culpabilité de l'autre, réveille son masochisme latent.
Cette forme de sadisme est apparemment moins grave que l'autre, puisqu'elle est sans violence physique. Mais il est des cas où, par son invisible violence psychique, elle aussi est capable de provoquer d'énormes dégâts.
Chacun connaît des exemples de ces mères souffrantes, malheureuses, qui n'aiment que leur enfant, ne pensent qu'à lui, ont sacrifié leur vie pour lui et qui, en réalité, 1'ont tellement enserré dans les mailles de leur douceur sadique que le malheureux leur sacrifie sa vie. Pour obtenir pareil résultat on se présente, de façon inconsciente le plus souvent, comme passif, faible, offert aux coups sans intention de les rendre. L'autre alors se sent devenir malgré lui un bourreau sadique et cède pour échapper à une image de lui-même qui l'étonne et le révolte.

Pour qu'un tel processus s'actualise entre deux personnes, il faut que celui qui est contraint à se voir sous les traits d'un bourreau ait une bonne dose de culpabilité inconsciente et qu'il ne soit pas trop sadique (dans ce cas-là du moins, car il peut 1'être ailleurs. Tout comme il n'est pas impossible, à l'inverse, que des bourreaux nazis aient été des petits garçons brimés par leurs épouses.)

En ce qui concerne les sociétés, les processus de ce type me semblent se multiplier depuis peu, ce qui montre que nous commençons à ressentir de la culpabilité devant notre agressivité collective et que nous faisons quelques progrès du côté de ce que M. Klein origine dans la position dépressive (1934), de ce que Todorov appelle "le souci" (de l'autre) ce que d'autres nomment justice, respect des droits de l'homme, etc.

Mais il arrive aussi parfois que nous retournions un peu trop notre pulsion sadique sur nous-mêmes, et que de sadiques nous devenions quelque peu masochistes. Et cela peut finir par être excessif et donc nocif, même si nous approuvons les buts poursuivis par celui qui nous "sadise".

Il avait certes et la raison et le bon droit et la justice pour lui, le Mahatma Gandhi, lorsqu'il força les Anglais à lâcher prise et à rendre la liberté à son pays par la non-violence (expression qu'à juste titre il n'aimait pas, car elle ne correspond pas aux dures batailles que lui-même et ses partisans durent mener). Et on ne peut qu'approuver Baba Amte dont Marc Epstein (1991) écrit : "Depuis un an et demi, il refuse de bouger. Tous les jours, toute la journée, il reste allongé sur son lit, s'autorisant juste une promenade quotidienne, au lever du soleil, parce que c'est si beau. Pour le reste, il semble heureux de contempler de sa fenêtre, des heures durant, l'un des cinq fleuves sacrés de l'Inde : la Narmada. Certains disent qu'il se suicide. Lui parle de combat. A 77 ans, Baba Amte est en guerre contre ce qu'il considère comme une catastrophe : la construction, en aval, d'un des plus grands ensembles de barrages jamais imaginés par l'homme. Un désastre écologique, selon lui. Par sa présence obstinée sur les rives du fleuve, dans une des premières zones inondables, Amte veut obliger le gouvernement de Delhi à abandonner le projet. "...A Delhi, les officiels ont promis de reconsidérer leur plan. A Tokyo le gouvernement a repris sa part de financement, etc."

(Ce que je veux montrer ici, c'est comment on réveille le masochisme, la culpabilité inconsciente de l'autre, à condition que celui-ci ait déjà, en lui, un fond de culpabilité ; comment on peut le forcer à s'identifier à l'agresseur, à se sentir devenir bourreau. Car, pour ce qui est du fond, je suis en total accord avec tout ce qui a pour but de préserver la nature.)

C'est grâce aux mêmes mécanismes psychiques que les grévistes de la faim gagnent, c'est-à-dire en faisant jouer le registre de la culpabilité et du masochisme chez ceux qui n'accèdent pas à leur désir. Le journaliste Guillaume Malaurie était allé interviewer, en France, des réfugiés kurdes qui faisaient la grève de la faim pour qu'on ne les renvoie pas dans leurs pays ; il écrit : "Une cause humanitaire de plus ? Du tout. L'affaire est politique, mais d'un genre nouveau, car en allant jusqu'au bout, les grévistes de la faim, soutenus par quelques âmes charitables mettent en fait l'opinion publique et la classe politique française devant les conséquences de leur choix", et il rapporte ces mots d'un gréviste de la faim : "Il va falloir que vous ayez le coeur bien accroché, face à notre suicide, surtout après avoir versé de chaudes larmes sur nos frères d'Irak".
Et souvenons-nous, a contrario, de la mort des malheureux militants de l'I.R.A. en grève de la faim, que Mme Thatcher ¬ ni bonne, ni culpabilisée, ni masochiste ¬ laissa mourir dans leur prison ; ou encore pensons à certains pays, encore bien trop nombreux, où une grève de la faim ne pourrait qu'être agréable aux bourreaux, car elle se ferait leur complice.

Il semble bien qu'il y ait des Etats "sadiques" (mais les Etats sont faits d'individus, et si je refuse absolument l'idée de culpabilité collective, il nous faut cependant reconnaître qu'une majorité des citoyens de tels Etats en sont les complices actifs ou, au minimum, passifs ; comme le dit Todorov, il faut des bras et des mains pour appliquer des lois indignes). Et, en regard d' Etats ou de peuples sadiques, on peut aussi trouver des peuples masochistes.

J'en donnerai quelques exemples ou plutôt j'indiquerai quelques points de repère possibles car il n'est ni dans mon propos ni dans mes possibilités d'offrir une vue complète de l'histoire de ces peuples.

Yves Cuau, par exemple, nous parle des Kurdes, qui ont été victimes du "cynisme des grandes puissances", et que la fatalité a condamnés à être les artisans de leur propre malheur". Et il ajoute : "Les Palestiniens ont médiatisé leur cause en utilisant, à travers le monde entier l'arme du terrorisme. Les Kurdes, eux, à l'exception de quelques groupuscules basés en Turquie et en Syrie, s'y sont toujours refusés et sont morts par dizaines de milliers, les armes à la main, dans une indifférence générale".

Un autre exemple de ces peuples dispersés dont le malheur n'émeut pas grand monde est celui des Arméniens, qui ont été durement et longuement persécutés. D'après les documents que j'ai pu consulter, il semble bien que, tout en étant guerrier, ce peuple s'en soit tenu constamment ou presque à une éthique qui lui a fait refuser certaines méthodes comme, par exemple, le terrorisme et la trahison. Malgré cela (ou à cause de cela ?), il a lui-même été constamment massacré, torturé et trahi.
Les Arméniens ont, quelques rares fois, employé l'arme du terrorisme et A EUX, cela a toujours été violemment reproché, et a toujours mal réussi : "On a fait grand cas, dit J. de Morgan (1917), de ce que quelques-uns d'entre eux, suivant du reste les révolutionnaires russes et imitant leurs procédés, se soient laissés aller, lors de la crise du Caucase, à des excès fâcheux, à des actes de terrorisme (en Russie tzariste). L'immense majorité de la population a toujours conservé 1'attitude la plus raisonnable et la plus sage". En Turquie, c'est "poussée par le désespoir qu'une poignée de jeunes révolutionnaires organisa l'audacieuse manifestation de la Banque Ottomane, espérant, par ce geste, remettre à l'ordre du jour la question arménienne.
Cette violence fut une grande faute, car elle fournissait aux Turcs un prétexte à de nouveaux massacres". En effet, "les horreurs du moyen âge, décrites par Aristakès de Lastiverte, ne sont pas plus impressionnantes que celles dont les turcs et les Empires Centraux se rendent coupables aujourd'hui".
Suit une description des sévices, tortures et exactions des XIVe et XXe siècles, qui n'ont, en effet, rien à s'envier et sont fort semblables. Ceci n'a rien pour nous étonner, car nous
connaissons la pauvreté répétitive des actes sadiques. On se souvient aussi d'un court ¬ même s'il fut très meurtrier ¬ épisode de terrorisme arménien en France. Ce qui m'intéresse ici, c'est qu'il était, encore une fois, l'oeuvre d'une petite poignée de jeunes gens, qu'il ne fut pas soutenu par la communauté Arménienne et, de ce fait resta isolé.

Il semble aussi que les Arméniens aient été souvent victimes de trahisons. Citons quelques exemples parmi tant d'autres : "Lorsque jadis les princes et les armées chrétiennes allaient au recouvrement de la Terre Sainte, nulle nation et nul peuple, plus promptement et avec plus de zèle que les Arméniens, ne leur prêta son aide,en hommes, en chevaux, en substances et en conseils", et pourtant, dans les dernières années du XIVe siècle, les Mamelucks parvinrent à détruire ce peuple que l'Europe ne soutenait plus : "Ainsi ces gens furent sacrifiés, il y a bientôt six siècles, et abandonnés en victimes de leur dévouement" (J.de Morgan).

Ou encore, plus près de nous : au XXe siècle, les Arméniens de l'Est soutinrent, de nouveau fidèlement les Alliés dans la Grande Guerre ; un million d'Arméniens moururent pour que d'autres puissent vivre libres ; au Traité de Lausanne cependant (novembre 1922), les Arméniens furent, une fois de plus, abandonnés. Ils donnaient pourtant un exemple de courage et de maturité en se remettant au travail en dépit de toutes les difficultés. Leur gouvernement, successivement dirigé par Katchaznouni, Khadissian et Ohandjanian "rétablit graduellement l'ordre et la sécurité, reconstruisit les voie de communication, releva 1'agriculture (Pasdermadjian, 1949), mais cela ne leur servit de rien.
Leur fidélité envers leur pays d'accueil ne leur fut pas plus bénéfique ; Winston Churchill note que "Les Arméniens préférèrent une lutte fratricide entre des soldats arméniens des deux camps plutôt que de trahir leurs obligations de sujets turcs ou Russes". La réponse des Turcs, dès leur entrée en guerre aux côtés de l'Allemagne, fut le massacre d'un million d'Arméniens sur les deux millions cent mille qui vivaient en Turquie".

Je ne sais pas quelle raison, historique, religieuse ou autre peut expliquer, au niveau inconscient, les réactions de ces hommes, toujours fidèles et toujours trahis (ce que Freud mettait du côté de la névrose de destinée) ou s'il s'est plutôt agi, pour eux, de refuser certains moyens pour des raisons d'éthique ¬ mais n'est-ce pas la même chose ? Car il faut malheureusement constater que les nobles raisons semblent bien, ici comme ailleurs, exciter la férocité naturelle des sadiques et réveiller celle, moins évidente, des gens qui ne le seraient pas de façon manifeste.

(Sur un plan plus général, chacun peut voir ¬ par rapport à une attitude plutôt sadique ou plutôt masochiste ¬ que la différence est fondamentale entre ceux, actuellement si nombreux, qui emploient l'arme du terrorisme et ceux qui s'y refusent ; entre ceux qui tuent civils, femmes et enfants de façon aveugle, ou même préférentielle puisqu'elle seule intéresse les médias et ceux qui ne s'attaquent qu'à des militaires ennemis même si, plus faibles que leurs adversaires, ils doivent en mourir. Je ne parle pas ici de la justesse plus ou moins grande de la cause des uns ou des autres, ce n'est pas mon propos, mais seulement des moyens qu'ils acceptent, ou non, d'employer pour la faire triompher.)

Un autre peuple, lui aussi dispersé à travers le monde, eut longtemps une attitude masochiste, se laissant martyriser sans se défendre tout au long de deux mille ans : le peuple juif. On peut mieux repérer, pour celui-ci, une cause possible de culpabilité inconsciente : elle répondrait à l'accusation de déicide qui leur fut longtemps, et leur est encore souvent, infligée.

Un autre exemple encore est celui des Indiens d'Amérique du Sud : R. Karsten (1952) écrit : "On ne parvient pas à comprendre comment l'aventurier espagnol François Pizarre a pu, avec une petite armée mal équipée d'un peu plus d'une centaine d'hommes et quelques cavaliers, renverser et conquérir un empire aussi vaste et aussi bien organisé que l'était l'Empire Inca".

(Il est clair que ce ne peut être une seule cause ¬ ici une culpabilité inconsciente des Amérindiens ¬ qui a permis à Pizarre de défaire l'Empire Inca. Là comme ailleurs, il faut prendre en compte des causes multiples et fort diverses si l'on veut essayer de démêler un tant soit peu les raisons des conduites humaines. Mon propos est, ici, d'étudier CETTE cause inconsciente.)

Le sentiment de culpabilité des Incas était, en 1531, particulièrement important : une de ses causes immédiates était la haine qui dressaient l'un contre l'autre deux frères, Atahualpa et Huascar, et entraînait une terrible guerre entre leurs partisans. Huascar était l'Inca légitime, mais il avait été dépossédé de son trône et chassé du pouvoir par son frère Atahualpa. Or, "En violant la loi divine, un individu encourait la juste colère des Dieux, qui lui retiraient leur protection et l'abandonnaient aux assauts des Démons" (Karsten 1952). On ne peut donc s'étonner d'apprendre que : "Lorsque les Espagnols débarquèrent en 1531, les partisans d'Huascar les prirent pour des envoyés du Grand Dieu Viracocha, venant pour venger les torts causés à l'héritier légitime du trône".

Remettant dès lors le soin de leur défense entre les mains des Dieux Blancs qui venaient de débarquer, les Incas légitimistes restèrent passifs. Ils avaient clivé leurs pulsions : se réservant la part passive/masochiste, ils avaient projeté sur les envahisseurs étrangers toute la charge agressive/sadique.
De leur côté, les partisans de l'usurpateur ne firent pas mieux ; comme le note J.-C. Valla (1976) : "Le général Calcuchima, chef de l'armée de Atahualpa, accepta de rencontrer Pizarre à Cajamarca. Erreur tragique ! Voici que le chef de guerre le plus redouté de 1'Empire choisit d'entrer de son plein gré dans ce qui va se révéler la pire des captivités".
On peut supposer qu'une culpabilité inconsciente le menait : il avait offensé les Dieux en servant un usurpateur et devait donc être livré aux Démons. Alors il se livra.

Mais un sentiment inconscient de culpabilité plus ancien et bien plus inquiétant fut réveillé par le "retour" de Viracocha et vint rappeler aux Indiens qu'ils n'avaient jamais expié leur trahison envers lui : Viracocha, nous dit Valla "est un Dieu créateur qui intervient dans un monde déjà créé mais inorganisé, dont l'obscurité n'était percée que par la lueur fugace et phosphorescente du "Titi", l'énorme félin de feu juché à la pointe rocheuse qui émergeait des eaux. Le rôle de Viracocha est de transformer le Chaos en Cosmos. Tâche difficile, car il se heurte à la désobéissance des hommes qui l'abandonnent et préfèrent retourner à la vie animale". "Vaincu et désespéré, le Dieu créateur plongea dans la mer avec tous les siens ou, suivant une variante, il étendit son manteau sur la mer et disparut pour toujours au sein de l'Océan."

Or, si certains espéraient le retour de Viracocha et de ses Compagnons pour retrouver la paix et le bonheurs perdus, d'autres s'attendaient à la disparition de leur civilisation. "Par une nuit très claire, la lune était apparue dans un triple halo, le premier couleur de sang, le second d'un noir verdâtre et le troisième semblable à de la fumée", ce qui fut interprété par les devins comme : le sang annonce une guerre fratricide et cruelle entre les descendants de l'Inca ; le noir signifie la ruine de la religion et de l'Etat ; le dernier halo indique que l'Empire s'en ira en fumée".

Et Garcilaso de la Vega, un prince de sang royal inca rapporta que l'Inca Huayna Capac, malade, avait réuni sa famille et les hauts dignitaires de l'Empire pour leur dire ceci : "Notre Père le Soleil m'a révélé qu'après le règne de douze Incas, ses enfants, apparaîtra dans ce pays une race d'hommes qui nous sont inconnus et qui doivent soumettre nos Etats. Soyez certains que ces étrangers arriveront dans ce pays et qu'ils accompliront l'oracle".
Valla note : "L'attitude d'Huayna Capac à l'égard de ces étrangers, de ces Viracochas qu'il n'avait pas encore vus, mais dont il pressentait la force magique, est révélatrice de l'état d'esprit d'une fraction au moins de l'aristocratie inca".

Peut-on s'étonner qu'avec un tel fardeau de culpabilité/dépression/masochisme/, les Incas n'aient pas pu résister aux Espagnols ? Ceux-ci étaient certes dotés d'armes plus puissantes que les leurs mais, en revanche, ils étaient infiniment moins nombreux, très loin de leurs bases et ignorants du pays. La différence, à mon sens, réside en ceci que, contrairement aux Incas et tout comme Mme Thatcher, Pizarre n'avait pas d'états d'âme.

(Quant aux U.S.A., je rappellerai seulement ce que tout le monde sait : l'intense culpabilité provoquée en eux par les images de la guerre du Vietnam ne resta pas sans effets. Mais, là aussi, des culpabilités antérieures, pourtant longtemps restées inconscientes, avaient préparé ce sentiment, entre autres la prise de conscience du génocide des Indiens et l'accusation d'impérialisme mondialement exprimée contre eux, et savamment amplifiée par la propagande communiste.)

On a pu étudier les mêmes effets de façon expérimentale dans de petits groupes et on sait bien que les enfants que l'on accuse à tort se sentent et demeurent inconsciemment coupables de ce qu'on leur a reproché sans raison. Ainsi en avait-il été de Pierre à cause de son léger handicap, ainsi en avait-il été des enfants d'une classe primaire : dans cette classe, la maîtresse commença par dévaloriser les enfants blonds aux yeux clairs et, très vite, ceux-ci se mirent à devenir mauvais élèves, dissipés et désagréables. Puis, peu de temps après, la maîtresse changea de ton et, valorisant les blonds aux yeux clairs qu'elle avait dénigrés jusque-là, se mit à les encenser, tandis qu'elle trouvait tous les défauts aux bruns aux yeux sombres.
Presqu'aussitôt, ceux-ci virent leurs performances scolaires baisser et leur sociabilité s'effondrer, tandis que les blonds revenaient au niveau qui avait été le leur avant l'expérience.
Le même mécanisme a joué pour les peuples colonisés, qui se reconnaissaient tous les défauts que leur attribuaient les colonisateurs (cf. Albert Memmi, "Portrait du Colonisé", 1957).

On voit donc que sadisme ET masochisme excessifs sont, comme tous les excès, dommageables pour tous : pour celui qui est inconsciemment masochiste, cela va sans dire, mais pour le sadique aussi. Le couple sado-masochiste, qu'il s'agisse de personnes ou de groupes, est lié et ¬ même s'il n'en a nullement conscience ¬ contraint au même malheur. Jamais la torture ou l'emploi de la force n'ont apporté un vrai bonheur, ni même des résultats matériels durables.

Dans le contenu manifeste des fantasmes masochistes s'exprime aussi un sentiment de culpabilité : il est admis que la personne a commis un crime (laissé indéterminé) qui doit être expié par toutes ces procédures de douleurs et de tortures.
Freud (1924)

Il s'agit là de culpabilités inconscientes fantasmatiques et par cela même ineffaçables car comment lutter contre ce dont on ignore l'existence ou que l'on nie absolument ?
Alors, contre toute logique, on expie.
On expie aussi longtemps que n'intervient pas :
• une prise de conscience: cas de Pierre,
• une projection: ce n'est pas moi, c'est 1'autre : cas des enfants blonds,
• ou jusqu'à ce qu'une atroce punition vienne effacer le péché fantasmatique.
Je crois que, pour les Juifs, l'Holocauste fut cette punition-là.

Mais on peut espérer que les personnes et les peuples, actuellement opprimés et en état de souffrance, rejetteront la part d'identification à l'agresseur qui participe à leur assujettissement, mais aussi qu'ils trouveront les moyens d'en sortir sans avoir recours à un retournement de la pulsion maso-sadique et donc sans faire subir aux autres ce qu'on leur a fait subir.

Pierre, un jour, trouva qu'il avait assez expié ; il quitta son patron, qui s'en moquait, mais aussi sa femme, qui ne s'en moquait nullement. Elle l'avait beaucoup sadisé durant les douze ans que dura leur mariage, mais il l'a fait beaucoup souffrir en divorçant ; la laisser plus tôt lui eût été impossible, car le sadisme de sa femme était trop nécessaire à sa culpabilité inconsciente.
Celle-ci, en diminuant, laissa place à la pulsion sadique.
Peut-être trop de place ? Comment savoir ? Son divorce fut-il une juste affirmation de son droit de vivre et de son droit à une certaine quantité de bonheur, ou bien développât-il un excès de sadisme ? Pour Pierre, je crois pouvoir répondre qu'un divorce était une solution nécessaire car son épouse, elle, refusait de changer en quoi que ce soit.

Pour les peuples, le problème est plus complexe encore. Le sado-masochisme étant une pulsion, ne peut disparaître. Mais on peut souhaiter qu'un nombre de plus en plus grand de personnes prenne conscience que la violence, l'agressivité, le sadisme ne font que provoquer (éventuellement après une période d'identification masochiste à l'agresseur), une identification sadique à l'agresseur.
On réussirait peut-être alors à la contenir de telle sorte que, cessant de déborder notre pare-excitation, elle puisse devenir, au lieu d'un frein, le moteur du développement des civilisations.

Résumé

En Asie, lorsqu'on veut tuer un tigre sans effort, on attache une chèvre sur son territoire. Par ses bêlements de terreur, la pauvre bête attire elle-même son meurtrier. De même, le masochisme de l'un réveille automatiquement le sadisme (même jusque-là réprimé) de 1'autre.
On peut ainsi comprendre que la névrose de destinée puisse continuer ses ravages même lorsque seul le hasard réunit deux êtres. Il existe un autre type de "bêlement" : venu du plus faible, il paralyse le "bourreau" pourvu que celui-ci ait un important sentiment inconscient de culpabilité. Des exemples cliniques sont donnés et on indique que les mêmes pulsions agitent les Etats, qui se montrent tantôt sadiques et tantôt masochistes.


Bibliographie

Balzac H. (1834) : "Le Père Goriot"
Churchill W.(1929) : "The World Crisis", Tome V, Londres
Cournut J. (1983) : "D'un reste qui fait lien", N.R.P.
Cuau Y. (1991) : "Le Drame des Kurdes" In L'Express
Epstein M. (1991) : "Baba Amte, la Sentinelle du Fleuve Sacré", id.
Faure H. (1972) : "Les Incas", Que sais-je?, n°1504.
Freud Sig. (1915) : "Pulsions et Destin des Pulsions"
(1919) : "On bat un Enfant"
(1920) : "Au-delà du Principe de Plaisir"
(1924) : "Le Problème économique du Masochisme"
Karsten R. (1952) : "La Civilisation de l'Empire Inca", Payot.
Kipling R. (1899) : "Stalky & Cie"
Klein M. (1934) : "Contribution à l'Etude de la Psychogenèse des Etats Maniaco-dépressifs"
Malaurie G. (1991) : "Les Naufragés du Droit d'Asile" In l'Express
Memmi A. (1957) : "Portrait du Colonisé", Buchet-Chastel
Morgan J.de (1917) : "Essai sur les Nationalités, Berger-Levreuit
Pasdermadjian (1949) : "Histoire de l'Arménie", Librairie H. Samuelian
Valla J.-C. (1976) : "La Civilisation des Incas", Famot Ed.
Todorov T. (1991) : "Face à l'Extrême", Seuil

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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 10:42

 

Derrière notre culture moderne et nos comportements prétendument rationnels, se cachent nombre de fonctionnements archaïques. Ainsi, le but des rumeurs est de stigmatiser un bouc émissaire dont le sacrifice (réel ou symbolique) permet d’exorciser les problèmes de la collectivité.

Le chaman des temps anciens se mettait dans un état de transe pour rencontrer l’esprit de l’animal chassé par la tribu et le tuer d’une manière symbolique. Toute « chasse aux sorcières » fonctionne de la même manière : la rumeur induit un état de transe collective qui permet de dénoncer et sacrifier une victime expiatoire sur l’autel du consensus social. Selon Edgar Morin, la rumeur exprime "la part d’archaïsme intrinsèque à la modernité". Notre époque est celle d’une crise et d’un vide existentiel qui suscitent malaises et mal être. Une des fonctions des rumeurs est de catalyser ces angoisses flottantes qui "suscitent des fantasmes, cherchent un refuge archaïque et suscitent par-là même des mécanismes d’expulsion et de purification : l’immolation d’un bouc émissaire"(1). Telle est l’origine de la rumeur sacrificielle.

Au-delà de l’aspect policé de notre éducation moderne, vit en nous une mémoire archaïque pour laquelle la survie et la lutte contre les prédateurs étaient des préoccupations essentielles. Cette survie dépendant étroitement de celle du clan, toute atteinte à la cohésion du groupe social et à l’identité collective était vécue comme une agression. Dans toute société survit donc l’instinct grégaire de la horde préhistorique. Il génère un imaginaire de répulsion envers tous ceux qui, perçus comme étranges ou étrangers, représentent un danger potentiel pour la cohésion sociale : originaux, étrangers, "anormaux" ou nomades… C’est parmi eux qu’on choisira le bouc émissaire dont le sacrifice rituel va ressourcer l’identité collective. René Girard a démonté, dans ses livres, les rouages de cette mécanique expiatoire (2).


Inspiré du rituel sacrificiel, il existe un modèle permanent de persécution contre le bouc émissaire, que l’on retrouve de tout temps, à travers toutes les cultures. Fondée sur une série de stéréotypes qui gravitent autour du fantasme de conspiration, la rumeur fait toujours partie du scénario des persécutions quels qu’en soient les acteurs religieux, politiques ou idéologiques. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage : la rumeur est là pour expliquer – par des spécialistes auto-proclamés – comment et pourquoi le chien a attrapé la rage… Face à la complexité des problèmes sociaux et au sentiment d’impuissance qu’elle génère, il est tentant de trouver des responsables à condamner. La sociologue Liliane Voyé (3) soutient : "Au cœur de la rationalité que la modernité prétend affirmer, s’insinuent des mythes et des irrationalités qui témoignent de l’existence de problèmes et de crises que cette rationalité ne réussit ni à élucider ni à surmonter et qui cherchent un ersatz d’élucidation dans des forces occultes et des complots souterrains aux ramifications inextricables." Les rumeurs sacrificielles sont donc des récits de diabolisation qui visent à transformer en bouc émissaire une victime de la violence sociale. Ces rumeurs ont pour fonction d’induire une transe collective au cours de laquelle le public, fasciné par un récit qui répond aux besoins inconscients de l’imaginaire collectif, perd contact avec ses références habituelles, se libère de ses interdits et de ses censures morales pour exprimer une violence symbolique ou réelle.

Les trois phases de la transe collective générée par la rumeur sacrificielle (déréalisation, fascination, sacrifice) correspondent aux trois stades de sa diffusion, analysée par Edgar Morin : incubation, propagation et métastase.

Durant la période d’incubation, l’imaginaire se nourrit d’une ambiance passionnelle propice à la confusion et au surgissement de la rumeur sacrificielle. Le fantasme de conspiration est le décor dans lequel s’agitent les acteurs de la rumeur. En déstabilisant les références habituelles, ce climat tend à effacer l’esprit critique, les facultés de jugement et l’ancrage de la conscience collective dans le réel. Ce processus est à l’origine d’un état de transe. Selon Bernard Lempert, "ce qui intéresse la rumeur, ce n’est pas de dire le réel, mais de se substituer à lui. Son caractère insaisissable cherche à faire croire en retour que le réel est méconnaissable et qu’il est inutile d’essayer de le circonscrire et de le fixer par la pensée. Dès l’instant que les faits, en tant que tels, sont considérés comme devant toujours s’échapper et donc nous décevoir, autant se détourner d’eux et ne plus se préoccuper de leurs contours."


Vient alors la phase de propagation de la rumeur. Déstabilisée, coupée du réel, la conscience collective est embarquée dans un phénomène de transe fondé sur la suggestion et la fascination. Au cours d’une transe, la conscience est focalisée sur un seul objet, oubliant tout le reste : "N’ayant plus d’objet extérieur qui puisse un tant soit peu la contester, la rumeur suit un cours souverain. Elle est la certitude par excellence précisément parce qu’elle n’a de compte à rendre qu’à elle-même. Rien ne saurait la démentir puisqu’elle ne prétend rien connaître qui ne soit extérieur à elle. Le rappel des faits ne la trouble pas puisque les faits ne la concernent pas, tant ils se déroulent à des années-lumière de son propre cours. Le réel est pour la rumeur un au-delà qui l’indiffère." (4) Cette indifférence au réel et cet état de fascination sont les marques typiques de l’état de transe. Comme un fleuve irrigué par tous ses affluents, plus la rumeur s’éloigne de la source qui l’a fait naître et plus elle grossit en se nourrissant au passage des fantasmes de ceux qui la colportent. Alimentée par l’intolérance, la rumeur est l’arme anonyme d’une majorité silencieuse qui n’a souvent rien d’autre à dire que de répéter stéréotypes et slogans qui sont le fonds de commerce de la propagande médiatique. De plus en plus soumis aux impératifs de la concurrence, le rôle des médias est avant tout de répondre aux besoins de la psychologie collective. Avec leur développement et celui d’Internet, la rumeur les utilise comme ceux-ci s’en nourrissent. En trouvant ainsi une force et une légitimité nouvelle, une simple rumeur peut se transformer en psychose collective.


Vient enfin la période des métastases qui gagnent tout le corps social. L’induction d’un état de transe permet la neutralisation des censures et l’expression de la violence. C’est ainsi que, dans l’état de transe particulier induit par la rumeur, on tue symboliquement le bouc émissaire, au cours d’un sacrifice expiatoire. Le psychologue américain Ralph Rosnow analyse le fonctionnement de cette violence sociale : « Il est utile de représenter l’activité rumorale de la même manière que l’on charge un revolver et que l’on fait feu. Le public de la rumeur est une arme de poing, la rumeur est une balle, qui est chargée dans une atmosphère d’anxiété et d’incertitude. On appuie sur la détente quand on estime que la balle va faire mouche. » Dans nos sociétés démocratiques, la rumeur est une nouvelle forme d’assassinat : "Dans les régimes totalitaires, on élimine un adversaire en lui tirant une balle dans la tête. Dans les démocraties, l’arme politique la plus redoutable c’est l’utilisation de la rumeur." (5) A notre époque, le sacrifice expiatoire peut prendre la forme du lynchage médiatique qui correspond à un rituel de magie noire, au cours duquel on focalise sur le bouc émissaire une charge psycho-énergétique très puissante, résultat d’une concentration de conscience de millions d’individus.



On ne saurait réduire le champ complexe de la rumeur à une de ces modalités qu’est la rumeur sacrificielle. D’autres formes existent qui obéissent à d’autres lois de l’imaginaire et de l’inconscient collectif. Ce qui fait la spécificité de la rumeur sacrificielle, c’est qu’elle est une violence sociale destructrice dont peuvent être victimes tous ceux qui, involontairement, sont poussés sur la scène publique pour jouer, malgré eux, le rôle de bouc émissaire. La rumeur sacrificielle tend à opérer un véritable envoûtement qui s’empare de l’intimité personnelle d’un individu pour le réduire au rôle fonctionnel de bouc émissaire dans un scénario expiatoire. Parmi les victimes, certaines trouvent des ressources intérieures et un entourage qui leur permettent de résister à cet envoûtement. Ceux qui s’en sortent savent alors que ce qui ne tue pas rend plus fort. Mais certaines personnes auront beaucoup de mal à se remettre de ce traumatisme : certaines somatisent et déclenchent une grave maladie, parfois mortelle, d’autres transformées en zombies désocialisés peuvent vivre un ou plusieurs épisodes dépressifs ou sont détruits à vie, allant même parfois jusqu’à commettre un geste fatal comme le fit Pierre Beregovoy. Les victimes d’une telle violence ne peuvent se reconstruire qu’en comprenant les processus archaïques en œuvre dans ce phénomène : transe collective, sacrifice expiatoire, magie noire. Des thérapeutes spécialisés dans ce type de violence sociale devraient être formés pour aider les victimes de la rumeur sacrificielle à comprendre et, par-là même, à avancer sur la voie de la guérison…

(1) La rumeur d’Orléans, Edgar Morin, Ed. du Seuil.
(2) Cf. Le bouc émissaire (Ed. LGF) et La violence et le sacré (Ed. Hachette Littératures).
(3) Liliane Voyé est professeur de sociologie à l'Université de Louvain-la-Neuve

(4) Le Retour de l’Intolérance : sectarisme et chasse aux sorcières, Ed. Bayard.
(5) Sectes, mensonges et idéaux de Frédéric Lenoir et Nathalie Luca, Ed. Bayard

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